CHAPITRE IX
Le peuple français trouverait dans cette acquisition des ressources immenses. » Toutefois, sa proposition paraît encore à Magallon lui-même si risquée, si audacieuse, qu'il s'en excuse auprès de Verninac et revient bien vite à des considérations moins ambitieuses. Une fois encore, cependant, son sujet l'entraîne à de vastes conceptions politiques, et c'est quand il découvre à Verninac la perspective de l'Inde entrevue de Suez : « Je te le répète, citoyen; maîtres de la mer Rouge, nous ne tarderions pas à donner la loi aux Anglais et à les chasser de l'Inde, si une pareille opération entrait dans les vues de notre gouvernement. Par Suez, dans la mousson favorable, on pourrait transporter, avec peu de navires, une quantité de troupes dans l'Inde. Nos soldats pourraient tout au plus, et en leur supposant le plus long voyage, ne rester que soixante jours en mer, au lieu que, par le cap de Bonne-Espérance, il n'est pas rare qu'ils mettent six mois à se rendre. Par Suez, on ne perdrait pas un homme sur cent, et par l'autre voie on serait trop heureux si on n'en perdait que dix pour cent. »
Magallon avait envoyé copie de cette lettre à la commission des Relations extérieures, à Paris. Plus de trois mois s'étant écoulés sans qu'il fût informé de l'impression produite par sa communication, il prit le parti d'entretenir directement cette commission d'un projet pour lequel il se passionnait, à mesure
qu'il l'approfondissait davantage. Les deux idées dune conquête de l'Egypte et d'une expédition aux Indes apparaissent, dégagées de toute précaution oratoire, dans la lettre qu'il adresse, le 9 vendémiaire an IV (1er octobre 1795) (1), au commissaire des Relations extérieures, Ciolchen. « On m'a assuré, citoyen, que, sous le gouvernement qui vient d'être aboli, on a eu plusieurs fois l'idée de s'emparer de l'Egypte, ayant en partie connaissance des avantages que l'on pourrait tirer de cet excellent pays pour le commerce qui peut être étendu et porté à des sommes incalculables. »
Ce sont les avantages de ce projet, tant de fois en effet proposé à la monarchie, qu'il place à son tour sous les yeux de son correspondant. « Depuis Derne jusqu'à Maroc, on connaît l'Egypte et l'on y vient en caravane. Tunis, Alger et Tripoli y sont en très grand commerce, toutes les îles de l'archipel, toute la Turquie et la Syrie trouvent de l'avantage à trafiquer avec l'Egypte, bien que ce ne soit pas sans risques ; l'Inde est à deux pas ; dans deux jours et demi à trois, le chameau le plus pesamment chargé va à Suez et, dans la mousson favorable, on est de Suez dans les endroits les plus éloignés de l'Inde dans quarante à cinquante jours. .. Tout le commerce du café de l'Vénicn et tout le commerce de l'Inde pourraient
(1) Arch. Aff. étr., correspondance consulaire. Alexandrie.