CHAPITRE X
grossiers despotes. Combien de fois je me suis affligé de ce que les circonstances ne permettaient pas au gouvernement français de venger leurs injures et de châtier les insolents beys... J'ai différé de répondre à vos lettres, parce que je me suis toujours flatté que le concours des événements pourrait faire naître des circonstances favorables pour punir Mourad-bey et Ibrahimbey, soit par nous-mêmes, soit par la Porte, toute faible qu'elle est en Egypte. Ces circonstances n'ont point encore changé et il faut remettre à d'autres temps tout projet sur l'Egypte. Car cette contrée fixe mon attention d'une manière particulière. Je sais le degré d'utilité dont elle peut être pour la République. Je ne m'expliquerai pas à cet égard d'une manière plus positive. Il doit vous suffire de savoir que mes vues reposent sur les bases contenues dans votre lettre n" 18 et celle du 27 prairial an III écrite au citoyen Verninac, et dans laquelle je n'ai trouvé que des idées sages et grandes. Je conférerai avec vous sur tous ces objets lorsque vous serez en France, car je ne doute pas qu'après avoir donné vos soins à vos affaires domestiques à Marseille, vous ne vous fassiez un plaisir de vous rendre à Paris, pour y donner au gouvernement tous les éclaircissements qui peuvent lui être utiles pour nos affaires en Egypte. Sons ce rapport, le congé d'une année que vous m 'avez demandé et que je m'empresse d'autant plus volontiers de vous accorder que je suis informé que votre santé
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est altérée, ne sera pas inutile au service de la République. »
Cette lettre (1) ne se borne donc pas à autoriser Magallon à s'absenter de son poste : elle le mande à Paris pour s'y mettre à la disposition du gouvernement, qui fait appel à ses lumières; elle donne une approbation de principe aux idées qu'il a précédemment développées sur l'Egypte, et dont des considérations d'opportunité font seules ajourner la réalisation. Après l'ordre donné, à la fin de 1795, démettre à l'étude le projet de Magallon et de préparer un « travail sur l'Egypte » , l'invitation adressée à l'auteur même du projet de se rendre à Paris et d'en causer avec son chef hiérarchique constitue un nouveau pas vers l'adhésion du gouvernement à ces idées. Il en est tellement ainsi que Talleyrand, lorsqu'il voudra rejeter sur d'autres que lui la responsabilité de l'expédition d'Egypte, tirera argument de l'invitation adressée à Magallon pour prouver que cette expédition avait été préparée avant son entrée au ministère : «C'est, dira-t-il (2), un fait certain et très facile à
(1) Getle lettre écrite par Boulouvard, ne peut avoir été signée par lui que par autorisation du ministre Delacroix et à ses lieu et place. Car le droit d'accorder des congés aux agents n'a jamais été que dans les attributions du ministre. La lettre en question a donc toute la portée d'une dépêche officielle.
(2) On reprocha à Talleyrand, en 1799, d'avoir décide'' le Directoire ordonner l'expédition d Egypte. Il s'en défendit, bien à tort on le
verra, dans des « éclaircissements donnés à ses concitoyens» (15 messidor an \ 11, h juillet 1799).