CHAPITRE X
vérifier que le citoyen Magallon, consul général de la République en Egypte, d'après un grand nombre de mémoires qu'il avait envoyés , tous relatifs à une entreprise sur l'Egypte, reçut, avant mon entrée au ministère, un congé pour revenir en France. Ce n'était, ce ne pouvait être que pour donner des renseignements à l'appui de ces mémoires. »
Par suite d'un retard (1) subi par l'arrivée de la lettre du 16 août 1796, Magallon ne partit pour la France qu'en messidor an V (juin-juillet 1797). Dans l'intervalle, le ministre Delacroix avait signé, le 25 floréal an V (14 mai J 797), une nouvelle lettre, qui fut reçue par Magallon neveu, à qui son oncle avait laissé, en quittant Alexandrie, la gérance du consulat général.
«Je vois, disait cette lettre, qu'il n'y a que l'appareil de la force qui puisse ramener les beys au respect et au maintien de nos traités et capitulations. Je vous répète que je sens vivement les injures éprouvées depuis longtemps par nos nationaux. Le gouvernement saura, un jour, les faire réparer. Il ne souffrira pas qu'un peuple qui a su se faire respecter par toutes les nations de l'Europe soit impunément outragé dans quelques-uns de ses membres par les despotes les plus subalternes. »
(1) II y eut en effet un malentendu, provoqué par un retard dans la correspondance. Magallon sollicite de nouveau, le 24 ventôse an V, le congé qui lui a été accordé le 29 thermidor an IV et que le ministre lui confirme le 26 fructidor an V.
Ainsi, édifié sur le résultat négatif de la mission de Dubois-Thainville, dont le rapport n'a pu lui parvenir que vers novembre 1796, confirmé dans son opinion par les nouvelles que lui apportait la correspondance d'Alexandrie, le ministre lui-même était venu, dès le printemps de 1797, à ne plus voir d'autre remède à la situation que l'emploi de la force et à prendre son parti d'y recourir, quand les circonstances le lui permettraient.
Les choses en étaient là lorsque, le 16 juillet 1797, Talleyrand succéda à Delacroix au ministère des Relations extérieures. Le nouveau ministre avait, au temps où il n'était encore que l'abbé de Périgord, approché le duc de Ghoiseul et porté ses hommages à l'exilé de Ghanteloup. Il avait été l'intime ami de Choiscul-Gouffier et deLauzun : nul doute qu'il n'ait été au courant des projets de ses amis sur la navigation de la mer Rouge et la conquête de l'Egypte, comme des vues du ministre de Louis XV sur ce pays. Des voyages qu'il avait faits, pendant la Révolution, en Angleterre et aux États-Unis, il avait rapporté des impressions et des idées personnelles sur la politique coloniale et l'intérêt qu'avait la France à s'orienter vers cette voie. Admis à l'Institut en 1796, il y avait lu, dans la séance publique du 15 messidor an V (3 juillet 1797) , un Essai sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes. « Les pays propres à recevoir nos colonies sont
avait-il dit, en assez grand nombre; plusieurs rempliraient parfaitement nos vues... Quelques établissements le long de la côte d'Afrique, ou plutôt dans des îles qui l'avoisinent, seraient faciles et convenables. » Et, se souvenant sans doute de quelque confidence autrefois reçue par lui de Ghoiseul, il avait ajouté ces mots, qui sont restés le principal témoignage des velléités du ministre de Louis XV relativement à l'Egypte (1) :
« M. le duc de Ghoiseul, un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d'avenir dans l'esprit, qui, déjà en 1769, prévoyait la séparation de l'Amérique de l'Angleterre et craignait le partage de la Pologne, cherchait dès cette époque à préparer par des négociations la cession de l'Egypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer par les mêmes productions et par un commerce plus étendu les colonies américaines, le jour où elles nous échapperaient. »
Peu de temps avant l'arrivée au pouvoir d'un ministre que ses idées et ses traditions inclinaient vers l'acquisition de l'Egypte, Bonaparte avait commencé à diriger vers l'Orient la politique du Directoire. Des rives de l'Adriatique, jusqu'où ses conquêtes l'avaient amené, la pensée de Bonaparte s'était envolée vers les rivages voisins de l'Albanie, de l'Épire et de la Grèce, vers cet empire ottoman décrépit, chancelant,
(1) Voyez chap. n, p. 40.
clans le partage duquel il apercevait les éléments d'une colossale opération politique. Abstraction faite de ces considérations, l'enchaînement même des événements conduisait la France à englober, dans son champ d'action politique, le bassin oriental de la Méditerranée. La paix avait été conclue avec la Prusse en 1795; les préliminaires en avaient été posés avec l'Autriche, à Leoben, le 18 avril 1797. Seule, l'Angleterre demeurait en armes et poursuivait la lutte. L'état de notre marine nous interdisant de tenter un duel maritime proprement dit, il ne restait à la France d'autres ressources que de vaincre ses ennemis chez eux, « dans Londres » , ou de les atteindre indirectement dans leur commerce, dans leurs prétentions à l'empire de la mer. Dût-elle recourir un jour au premier de ces deux moyens, ce n'était pas une raison pour s'abstenir d'employer le second et négliger les occasions de s'établir solidement sur les mers où ses conquêtes la mettaient en mesure de faire régner son influence. L'éclatant succès de la campagne d'Italie faisait naître une de ces occasions : des positions de premier ordre, les îles Ioniennes, Malte, étaient à portée de nos mains. Elles présentaient d'autant plus d'intérêt pour nous qu'il importait de neutraliser l'accroissement de puissance maritime conféré à l'Autriche par l'abandon de la République de Venise.
Telles sont les raisons qui ont déterminé Bona-