‹ Les origines de l'expédition d'ÉgypteChapitre 14 sur 173 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

dix-huitième siècle, par rapport aux croisés, les progrès de l'art militaire, de la navigation, la connaissance des conditions physiques de l'Egypte, du régime du Nil, etc.? Il importait de commencer par s'emparer de Chypre, entreprise également facile. Arrivé à ce point de son argumentation, Jauna s'avisait cependant de la difficulté qu'il y aurait à mettre d'accord tous les princes chrétiens, à qui il faisait honte de leur désunion, connue des infidèles. Mais cette difficulté ne l'arrêtait pas et il la tranchait en proposant de donner des compensations à ceux qui n'auraient pas l'Egypte ou Chypre. Il en arrivait ainsi à examiner l'inévitable hypothèse de l'expulsion des Turcs hors d'Europe : l'occasion de les en chasser lui paraissait opportune.

On ne saurait certes conclure du projet de Jauna que les guerres saintes fussent redevenues à la mode en Europe et son appel aux princes chrétiens n'a d'autre intérêt que celui d'un anachronisme. Mais le but dont il a fait choix pour sa croisade, les motifs par lesquels il justifie ce choix, n'en prouvent pas moins que l'idée de conquérir l'Egypte s'était fait jour ailleurs qu'en France et pouvait, le cas échéant, influer sur les résolutions d'un gouvernement étranger.

Malgré d'aussi puissants intérêts et d'aussi fortes traditions, l'activité de la politique française semble s'être quelque peu ralentie en Egypte pendant la presque totalité du règne de Louis XV. L'insuccès

des négociations poursuivies à trois reprises, sous le règne précédent, en vue d'ouvrir à notre pavillon le port de Suez et la mer Rouge, coupa court pour longtemps à la recherche d'une communication avec l'Inde par cette voie. L'action du gouvernement se borna en somme à maintenir notre commerce en possession de ses privilèges et à assurer la protection de nos petites colonies marchandes d'Alexandrie et du Caire.

La première moitié du dix-huitième siècle ne nous fait plus assister qu'aux efforts impuissants du consul Le Maire pour ranimer le commerce expirant de la mer Rouge au profit des Français d'Egypte. En interdisant le transport du café de Moka dans ses États , le sultan avait coupé court aux relations des Français par Suez avec les côtes de l'Arabie. C'est contre cette interdiction que Le Maire s'ingénie à lutter de 1712 à 1718, avec l'arrière-pensée de procurer aux vaisseaux français le transport du café dans la mer Rouge. Mais ni l'intervention du pacha du Caire auprès du grand-douanier de Constantinople, ni celle du schérif de la Mecque auprès du sultan lui-même ne purent fléchir l'obstination de la Porte. « Nonchalants au fait du commerce » , les Egyptiens se lassèrent bientôt de la combattre. « Ces gens-là vous paient d'Allah-kerim, disait Le Maire, et une fois qu'ils sont accoutumés à une chose, ils s'en tiennent là (1) . »

(1) Le consul Le Maire à la chambre de commerce, 15 juin 1712.

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