CHAPITRE X
importance que ne sauraient avoir de simples intelligences nouées avec les populations riveraines de l'Adriatique. L'importance même de cet acte y ramène plus souvent l'attention de Bonaparte, pour en étudier les modalités, les conditions, et l'impose également aux réflexions de Talleyrand.
Ce ministre accueille avec une faveur marquée un projet qui répond si bien à ses inclinations personnelles. Le 23 septembre, il écrit à Bonaparte :
« Il est de notre intérêt de prévenir tout accroissement maritime de l'Autriche (1) et le Directoire désire que vous preniez les mesures nécessaires pour empêcher que Malte ne tombe entre ses mains. Quant à l'Egypte, vos idées à cet égard sont grandes, et l'utilité doit en être sentie. Je vous écrirai sur ce sujet au large. Aujourd'hui, je me borne à vous dire que, si l'on en faisait la conquête, ce devrait être, pour la Porte, pour déjouer les intrigues russes et anglaises qui se renouvellent si souvent dans ce malheureux pays. Un si grand service rendu aux Turcs les engagerait aisément à nous y laisser toute la prépondérance et tous les avantages commerciaux dont nous avons besoin. LKgypte, comme colonie, remplacerait bientôt les produits des Antilles et, comme chemin, nous donnerait
(1) Là JonquiÈre, op. cit. Le commencement de la dépêche a trait aux instructions du Directoire en vue des négociations en cours avec l'Autriche et Naples, aux visées de l'Autriche à devenir puissance maritime et à s'emparer de Malte, en attendant de pouvoir faire main basse sur la Bosnie et l'Albanie.
30i ORIGINES DE L'EXPÉDITION D'EGYPTE
le commerce de l'Inde; car tout, en matière de commerce, réside dans le temps, et le temps nous donnerait cinq voyages contre trois par la route ordinaire. »
Talleyrand ne subordonne pas, comme Bonaparte, l'entreprise projetée en Egypte à une opération plus vaste, embrassant l'ensemble de l'empire ottoman. Gomment, sans cela, eût-il pu concevoir cette entreprise sous la forme d'une conquête pour le compte de la Porte? Il y voit donc, d'ores et déjà, un intérêt propre, une utilité directe, qui la lui font considérer comme un projet indépendant, distinct et se suffisant à lui-même. Sans doute est-il instruit, à cette époque, de la situation faite à nos établissements du Caire et d'Alexandrie, du dommage causé à notre commerce, des vexations exercées contre nos résidents, des appels adressés par eux et par leurs consuls à la protection du gouvernement. C'est assez pour donner, à ses yeux, une valeur propre à un projet dont le principe lui est, dès longtemps, familier.
Le jour même où Talleyrand écrit cette lettre à Bonaparte, le vice-amiral Rosily, directeur du dépôt des cartes et plans de la marine, adresse au citoyen Monge, commissaire des sciences et arts en Italie, un recueil de documents et de mémoires sur l'Egypte et sur les relations commerciales avec les Indes. Ce recueil, qui forme un volume de 228 pages conservé aux archives du ministère de la Guerre, contient entre autres : des correspondances relatives au voyage