‹ Les origines de l'expédition d'ÉgypteChapitre 146 sur 173 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

reçoit le traité des mains de Bertbier et de Monge, il signe l'arrêté ordonnant la constitution de l'armée d'Angleterre et en nomme Bonaparte commandant en chef. Aussitôt est entreprise la constitution de cette armée, à l'aide de corps prélevés sur l'armée d'Italie.

Bonaparte ne renonce pourtant pas, de prime abord, à ses intentions sur Malte. Il envoie à Gorfou son aide de camp, Eugène de Beauharnais, porter des instructions à Brueys. Afin de préparer le terrain à Malte même, il y dépêche un secrétaire d'ambassade, Poussielgue, sous prétexte d'inspecter les Échelles du Levant (novembre 1797). Mais bientôt une mission diplomatique appelle Bonaparte à llastadt (25 novembre) , puis l'organisation de son nouveau commandement exige sa présence à Paris (5 décembre). Dès lors, il se résigne à l'ajournement de l'opération projetée contre Malte et veut même suspendre le départ de Poussielgue, que son contreordre n'atteint pas à temps.

Depuis décembre 1797 jusqu'au milieu de février 1798, la préparation de la descente en Angleterre absorbe seule l'attention du Directoire et de Bonaparte (1). L'un et l'autre s'y consacrent avec une activité fiévreuse, une infatigable ardeur. Bonaparte surtout fournit un colossal effort; il arrête un plan

(1) Nous renvoyons à l'ouvrage du commandant de la Jonquière pour le délai! des diverses phases de cette préparation et nous nous bornons ici à résumer l'historique qu'en fait cet auteur.

d'opérations préliminaires, dirige les mouvements des troupes destinées à former son armée, en constitue les cadres, dicte les dispositions relatives à la concentration d'une armée navale, visite lui-même les ports du nord de la France et des Pays-Bas.

Pourtant, même au cours de ses préparatifs fiévreux , Bonaparte ne perd pas complètement de vue l'Egypte. Bourrienne rapporte en effet, dans ses mémoires, une confidence que lui aurait faite le général en chef de l'armée d'Angleterre, le 29 janvier 1798, une huitaine de jours avant de partir pour son inspection des côtes : « Je ne veux pas rester ici, lui aurait-il dit, il n'y a rien à faire. Ils ne veulent entendre à rien. Je crois que, si je reste, je suis coulé dans peu. Tout s'use ici, je n'ai déjà plus de gloire; cette petite Europe n'en fournit pas assez. Il faut aller en Orient : toutes les grandes gloires viennent de là. Cependant, je veux auparavant faire une tournée sur les côtes, pour m'assurer par moi-même de ce que l'on peut entreprendre. Je vous emmènerai vous, Lannes et Sulkowski. Si la réussite d'une descente en Angleterre me paraît douteuse, comme je le crains, l'armée d'Angleterre deviendra l'armée d'Orient et je vais en Egypte . » Doit-on conclure de ce témoignage que Bonaparte, lorsqu'il a entrepris son voyage sur les côtes (1) , avait déjà virtuellement renoncé au projet de descente en

(1) Du 8 au 16 février 1798.

Angleterre et résolu l'expédition d'Egypte? Ce serait faire trop de fond sur un témoignage d'une valeur contestable, contredit par des faits dont l'authenticité est au contraire irrécusable. Car les mémoires de Bourrienne ont été rédigés sur des simples notes de lui, par une tierce personne, Villemarest; et les nombreuses erreurs chronologiques qu'on y relève, dans la période qui nous occupe, permettent de considérer comme sujette à caution la date à laquelle il place la confidence de Bonaparte. L'état d'esprit que cette confidence supposerait de la part de Bonaparte est d'ailleurs en contradiction avec l'activité qu'il déploie dans sa visite des côtes, avec les ordres qu'il donne pour mettre en œuvre les ressources existantes dans les ports qu'il a reconnus, avec la mission dont il charge un de ses généraux préférés, Gaffarelli, avec la précision des rapports que lui adresse cet officier. Il paraît donc impossible d'admettre que le voyage de Bonaparte sur les côtes ait été, soit une feinte, soit une formalité accomplie par acquit de conscience et que l'expédition d'Egypte, ait été, d'ores et déjà, décidée dans l'esprit du général en chef. Ou bien Bourrienne a pour ainsi dire antidaté une conversation qui doit s'être placée à une date ultérieure; ou bien il a forcé le sens des paroles de Bonaparte, en attribuant la portée d'une résolution, même conditionnelle, à ce qui n'était que le rappel d'un projet antérieur sur l'Egypte.

Quand Bonaparte rentre à Paris, le 21 février, ce

projet vient d'être, pour la première fois, porté devant le Directoire. Sept jours avant, Talleyrand a remis à ce conseil un mémoire exposant les avantages et la facilité d'une expédition en Egypte et concluant à l'exécution de cette entreprise.

La préparation de la descente en Angleterre n'a pas en effet distrait Talleyrand, comme Bonaparte, du projet ébauché entre eux, avant Gampo-Formio. S'il n'a pas dépendu de lui de soustraire ce projeta la diversion qui l'a fait ajourner, on peut cependant présumer que c'est à contre-cœur qu'il s'est résigné à cet ajournement. Non seulement une expédition en Egypte concorde avec ses idées personnelles, répond aux exigences d'une situation locale qui est parfaitement connue de lui, mais une descente en x\ngleterre est en complète opposition avec ses vues. Hostile à ce duel à mort, voulu par le Directoire et l'opinion publique, il se préoccupe de porter sur un terrain différent la lutte contre l'Angleterre. « Une expédition en Egypte lui apparaît comme un moyen de le faire sans contrecarrer ouvertement les desseins du Directoire (1). »

Son zèle en faveur de ce projet a pu être entretenu par diverses initiatives, mémoires, rapports ou publications, qui se sont produites depuis le traité de Gnmpo-Eormio. La diversion créée par la préparation de la descente en Angleterre n'est pas en effet si radi-

(1) La Jouquiere, op. cit., t. Ier.

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