CHAPITRE X
héros ou les dieux, des temples, des palais garants de ce qu'elle a été et témoins de ce qu'elle a perdu, en un mot une contrée où l'art et la nature semblaient avoir essayé tout ce que leurs efforts réunis pouvaient produire. Voilà l'idée que, pendant des siècles entiers, l'histoire nous offre de l'Egypte. Si l'on voulait n'envisager maintenant sa situation actuelle que sous les rapports qui constituent la puissance d'un État, la politique pourrait peut-être ne voir qu'avec une sorte de mépris cette grande métropole du monde, le berceau de toutes les sciences et de tous les arts, n'être plus aujourd'hui qu'une province de l'empire le plus vaste et le moins puissant. Mais l'administrateur philosophe l'envisagera sous un rapport plus digne de son attention et, s'il retrouve dans le climat les productions et la population de l'Egypte, les anciens moyens qui l'ont rendue célèbre, ces avantages que les siècles n'ont pu détruire et qui ont résisté aux plus grandes révolutions lui paraîtront préférables à cette soif de gloire qui, dans le reste de l'univers, ne conduit qu'à s'enivrer de brigandages. » Rouvrir au commerce de l'Inde la voie de la mer Rouge n'est, dans l'esprit de Delpuech-Gomeiras, qu'un des articles d'un programme plus vaste, qui comporte le relèvement de tout le commerce du Levant, la libre navigation de la mer Noire et l'ouverture des autres routes, maritimes ou terrestres, qu'empruntaient jadis les marchandises des Indes
pour parvenir en Orient et en Europe. « La France, dans son état actuel de politique intérieure et extérieure, a besoin, pensait Gomeiras, de se faire un nouveau système politique et commercial. » Gelui qu'il lui conseillait d'adopter consistait « à nous occuper par préférence des affaires de la Méditerranée; à y acquérir une prépondérance par une marine formidable, par une chaîne d'établissements; à donner à notre commerce du Levant tous les accroissements dont il est susceptible, en le liant avec celui des Indes par les États du Grand Seigneur et par les anciennes routes qui, du Malabar, aboutissaient à Gonstantinople et à Alexandrie. » Gomeiras voyait dans ce plan « l'idée mère » d'une politique qui devait décider de la fortune de la République et lui assurer une supériorité incontestée sur mer.
L'exécution de ce programme exigeait la mise en œuvre de moyens multiples, que Gomeiras indiquait à grands traits. « Augmenter la prépondérance de notre marine sur la Méditerranée, y former une chaine d'établissements, organiser les nouveaux départements de la mer Ionienne, cultiver soigneusement nos relations avec les côtes de Barbarie, raviver le commerce du Levant, unir étroitement nos intérêts avec la Porte par des traités d'amitié et de commerce, obtenir la liberté de naviguer sur la mer Noire, ouvrir les yeux du Divan sur les dangers qui le menacent de la pari de la Russie et de l'Autriche, et même de l'An-