CHAPITRE X
gleterre, établir des comptoirs en Egypte, s'assurer des ports à l'extrémité orientale de la Méditerranée et sur la mer Rouge, dans lesquels on fabriquerait les bâtiments nécessaires pour correspondre avec les îles de Madagascar, de France et de Bourbon, pour aller sur la côte du Malabar, sur celle de Goromandel, sur les bords du Gange, charger ces marchandises précieuses dont l'Europe ne peut plus se passer, apprendre de nouveau aux Egyptiens l'art de la navigation, à creuser les canaux, à rétablir les digues, à rendre à l'agriculture le tiers de leurs terres ensevelies sous les sables, respecter les préjugés, les opinions, les coutumes, les usages des peuples quels qu'ils soient : tel est l'aperçu général des moyens que la France doit mettre en œuvre pour faire revivre les temps où l'Europe ne recevait les marchandises et les denrées de l'Orient que par les ports d'Egypte et de Syrie. »
Gomeiras avait-il eu vent des projets ébauchés par Bonaparte avant Campo-Formio? Toujours est-il qu'il ne craint pas de supposer que ses idées sont, d'ores et déjà, partagées par Bonaparte. « Peut-être, dit-il, ce noble et grand dessein est-il déjà conçu par ce général pour qui la gloire est le premier besoin, qui a porté la philosophie dans les champs de bataille et la consacre au bonheur des hommes? »
N'auraient-elles pas éveillé l'attention de Talleyrand, ni celle de Bonaparte, que ces obscures initia-
tives n'en présenteraient pas moins quelque intérêt, car elles dénotent un état desprit et traduisent des aspirations communes à un certain nombre de Français. Les projets naguère ébauchés entre Talleyrand et Bonaparte n'ont pas eu le caractère isolé, exceptionnel, qu'on est tenté de leur attribuer : ils ont hanté, dans l'année même qui devait en voir la réalisation, la pensée de plusieurs de leurs contemporains. La campagne d'Italie, l'occupation des îles Ioniennes, la paix de Gampo-Formio, la continuation de la guerre avec l'Angleterre devaient avoir pour conséquence de diriger les imaginations vagabondes vers les régions lointaines où les avaient précédées celles de Talleyrand et de Bonaparte. Elles s'y retrouvent en présence des mêmes problèmes qu'autrefois : question d'Orient, commerce du Levant, communication avec l'Inde.
L'Egypte partage avec l'Inde le privilège d'occuper les esprits réfractaires à l'obsession du corps à corps avec l'Angleterre. Déjà, le 23 juillet 1797, Talleyrand a communiqué au Directoire trois mémoires concluant à une entreprise combinée avec les princes indiens contre la domination anglaise (1). En 1798, le Directoire lui renvoie un mémoire de Tréhouart sur la nécessite de chasser les Anglais des Indes orientales (2) . « Si le gouvernement se décidait, dit l'au-
(1) Là JONQUIÈRE, op. cit., t. Ier, p. 169.
(2) Arch. AIT. étr., mémoires et documents. Asie, vol. k.
teur, à porter un pareil coup aux Anglais, il le porterait d'autant plus sûrement, qu'il profiterait, pour masquer son expédition, du mouvement, qu'il projette contre eux en Europe. Caché derrière la descente en Angleterre, il peut discrètement expédier huit vaisseaux de guerre et six à huit mille hommes de troupes, qui suffiraient pour faire la conquête de l'Inde sur les Anglais. » La même idée se trouve développée, la même année, dans un Mémoire abrégé sur l Inde, eu égard aux circonstances actuelles (1) . L'auteur, Gourlade, s'exprime ainsi :
« ... Sans oser pénétrer les hauts desseins du Directoire à l'égard de la descente en Angleterre, dont il s'occupe présentement, opération sublime pour le succès glorieux de laquelle je fais des vœux bien sincères, je le supplie de me permettre, en finissant, l'idée suivante. .
« Si, en préparant cette opération d'une conséquence si majeure, le Directoire rencontrait, ce qu'à Dieu ne plaise, des obstacles qui lui paraîtraient trop difficiles à vaincre, ne pourrait-il pas subitement tourner ses préparatifs contre l'Inde anglaise et, en paraissant les continuer par une descente en Angleterre, dont il entretiendrait toujours le public, porter dans l'Inde la plus grande partie de toutes les forces qu'il dispose aujourd'hui contre l'Angleterre même?
(1) Arch. Aff. étr., mémoires et documents. Asie, vo!. 4.
« Les Anglais, abusés par ce changement de destination, qui ne seraient préparés d'aucune manière à être attaqués dans l'Inde avec tant de forces... y seraient aussi avec rapidité vaincus de toutes parts et détruits entièrement. »
Sans doute ces mémoires ne concernent pas l'Egypte : mais ils prônent l'idée d'une diversion à la descente en Angleterre et concluent à l'exécution d'une entreprise qui a été souvent présentée comme l'accessoire, le corollaire d'une expédition en Egypte ; par là, ils tendent à ramener l'esprit du lecteur vers l'Egypte, d'où l'Inde peut être plus facilement atteinte et la domination anglaise ébranlée, pour ainsi dire, par voie de conséquence.
En même temps que cette double série de projets sur l'Egypte et sur l'Inde, la correspondance consulaire d'Alexandrie n'a cessé de faire sentir la nécessité d'une expédition contre les Beys. Pendant toute l'année 1798, il n'est pas une lettre de ce consulat qui ne rende compte de quelque avanie contre les Français et ne fasse appel à l'intervention du gouvernement.
Mais l'influence susceptible d'avoir eu le plus de part à l'initiative de Talleyrand est, à coup sûr, celle de Magallon, arrivé à Paris à la fin de 1797. L'ardeur de ce consul à prêcher la conquête de l'Egypte nous es1 garante de son empressement à profiter de l'invitation que lui avait adressée, en 1796, le prédécesseur de Talleyrand et à offrir ses services. A