CHAPITRE X
des fautes qu'elle pût commettre, laissant entendre qu'il pourrait bien lui en coûter la Morée, la Macédoine et l'Albanie. Il ne va pas cependant jusqu'à vouloir rompre de propos délibéré avec elle et conclut à l'envoi d'un « négociateur qui ait toute la dextérité et la fermeté convenables » .
Nous sommes loin des ménagements que le gouvernement français observait envers le sultan, à l'époque où furent rédigées les instructions de Descorches et de Verninac. C'est qu'en effet les dispositions envers la Turquie ont bien changé. L'alliance de cette puissance n'est plus l'objectif de notre politique orientale. Parti de Paris, en juillet 1796, avec des instructions conformes à celles de ses prédécesseurs, le nouvel ambassadeur de France à Constantinople, le général Aubert du Bayet, a été arrêté, en décembre de la même année, dans la négociation d'un traité d'alliance par de nouveaux ordres du Directoire (1). Les causes de ce revirement sont la mort de Catherine II, qui nous ouvre la perspective d'une entente avec la Russie, et la conclusion de la paix avec l'Autriche. Ainsi a disparu un des obstacles que rencontrait le projet d'une expédition en Egypte.
Si une guerre avec la Porte n'est pas pour nous effrayer, la guerre en cours avec l'Angleterre est, au
(1) Clément-Simon, le Premier ambassadeur de la République française a Constantinople. Le qénéral Auberl du Bayet. Paris, imprimerie de la Renaissance, 1004.
dire de Talleyrand, extrêmement favorable à l'exécution de son dessein : car, menacée d'une descente sur son territoire, elle ne dégarnira pas ses côtes pour s'opposer à une invasion de l'Egypte. Quant à la Russie, la Prusse et l'Autriche, nous n'avons aucune opposition à craindre d'elles.
En ce qui concerne les moyens d'exécution, Talleyrand s'est borné à reprendre les indications de Magallon, en les forçant quelquefois dans un sens un peu trop optimiste. Il faut noter aussi qu'il assigne les îles Ioniennes comme point de départ à l'expédition, de préférence à Toulon.
C'est seulement sept jours après la remise de ce rapport au Directoire que Bonaparte revient de son voyage sur les côtes. Son absence de Paris au moment choisi par Talleyrand pour présenter son projet au gouvernement pourrait déjà laisser présumer que l'initiative du ministre n'est pas le résultat dune entente secrète entre eux et que le mémoire du 14 février n'est pas dû à leur collaboration : mais elle ne suffirait pas à établir ce fait. La preuve matérielle, irrécusable, en est apportée par l'exemplaire même de ce mémoire conservé aux archives de la guerre. Après la campagne d'Egypte, Bonaparte s'est fait remet Ire sous les yeux ce document et a noté en marge, de sa main, les observations qui lui ont été inspirées, après coup, par les indications de Talleyrand sur les forces militaires des beys et la marche