CHAPITRE II
Guerre turco-russe de 1768. — Désastres des Turcs. — Leur décadence révélée à 1 Europe. — Emotion produite en France par la crainte du démembrement de la Turquie. — Intérêt commercial.
— Le commerce du Levant. — Politique officielle de Choiseul. — Témoignages de Talleyrand et de Lauzun quant aux visées de Choiseul sur l'Egypte. — Situation politique de l'Egypte à cette époque.
— Nécessité pour la France de ne pas donner prise à la défiance.
— Passages des instructions de Saint-Priest où se révèlent les velléités de Choiseul. — Evolution de sa politique orientale parallèlement aux défaites des Turcs.
La guerre turco-russe de 1768 révéla subitement l'état de décadence et de profonde décrépitude de la Turquie, en même temps que l'imminence et la gravité du danger dont elle était menacée. La Russie, imprudemment provoquée, avait saisi l'offensive et paraissait résolue à faire chèrement payer aux Turcs leur audace; les opérations témoignaient en sa faveur d'une écrasante supériorité militaire. Les Turcs, qui n'avaient pas su attaquer, faisaient preuve, dans la résistance, d'une incapacité sans exemple. Des armées de 100 000 et de 150 000 hommes, commandées par le khan des Tatars et par le grand vizir en personne, prenaient la fuite devant des corps de 30 000 et de 17 000 Russes. Des provinces entières
tombaient, Tune après l'autre, entre les mains des généraux de Catherine II, qui occupaient la Grimée, le territoire compris entre le Dnieper et le Dniester, la Bessarabie, la Moldavie, la Valachie et une partie de la Bulgarie. L'escadre turque anéantie, la flotte d'Alexis Orloff parcourait l'archipel conquis et menaçait les détroits, répandant l'alarme dans Constantinople. En Perse, Khérim-khan reprenait la guerre. Aux prises avec des adversaires implacables, entouré de voisins impatients de se partager ses dépouilles, impuissant à se défendre, l'empire ottoman paraissait, pour ainsi dire, se désagréger de lui-même : la Morée se soulevait à l'approche des vaisseaux russes; l'Egypte, sous Ali-bey, achevait d'échapper à l'autorité de la Porte; la Syrie et la Palestine se préparaient à s'y soustraire. Il semblait, comme devait l'écrire plus tard un ambassadeur, M. de Saint-Priest, « que ce colosse de puissance ne fût plus destiné à reprendre une assiette stable » .
Ce coup de théâtre provoqua en Europe, en France surtout, une profonde émotion. La Turquie apparut tout à coup à la veille d'une catastrophe, que beaucoup considéraient comme inévitable. Les uns inclinaient à la laisser se produire, les autres à s'y opposer; les premiers auraient voulu qu'on se préparât à en profiter, les seconds présentaient ce parti comme dangereux et perfide : mais tous étaient unanimes à penser que le sort de l'empire ottoman était en ques-