CHAPITRE PREMIER
déroulent souvent très loin de son territoire. Une défaite des Turcs sur le Danube ou sur les côtes de la mer Noire, une marche victorieuse des Russes ou des Autrichiens sur Gonstantinople, une campagne navale dans l'océan Indien ou dans la mer des Antilles, aussi bien qu'une révolution dans la vallée du Nil et une avanie faite aux négociants français du Caire ou d'Alexandrie, ramènent sur le tapis la question que l'on a, depuis, appelée la « question d'Egypte » . A mesure que se dégagent et se précisent les éléments hétérogènes dont est formée cette question, tend à reparaître, sous une forme nouvelle, l'idée dont le prosélytisme chrétien a déterminé la première manifestation.
Poursuivre, depuis ses origines jusqu'à sa réalisation, l'évolution de cette idée, il faudrait remonter jusqu'aux origines mêmes des intérêts qui l'ont fait germer et mûrir; retracer l'histoire des rapports commerciaux de Marseille avec Alexandrie; montrer la décadence et les revers de la Turquie, les empiétements successifs de ses voisins, l'affranchissement graduel de l'Egypte, l'anarchie croissante de son administration, le contre-coup de ses désordres intérieurs sur le commerce et la situation des Français établis sur son sol, le retour des nations modernes aux routes commerciales de l'antiquité, l'influence des grandes découvertes sur le développement des puissances maritimes, les luttes de la Hollande, de la
France, de l'Angleterre pour la domination des Indes et l'empire des mers.
Notre but est plus modeste. Nous nous bornerons à exposer le rôle de l'Egypte dans la politique française pendant les trente années qui ont précédé l'expédition de Bonaparte. L'importance de ce rôle s'est subitement accrue en 1768 et n'a cessé d'augmenter jusqu'en 1798. L'intérêt croissant que l'Egypte a excité en France s'est traduit, de la part du gouvernement, tantôt par des velléités d'occuper ce pays et des enquêtes secrètes sur les moyens de s'en emparer, tantôt par des négociations en vue d'ouvrir la mer Rouge au commerce français ; de la part de l'opinion publique, par une véritable éclosion de projets de conquête, d'occupation, de colonisation, de jonction de la Méditerranée à la mer Rouge à l'aide d'une route ou d'un canal. La plupart de ces initiatives et de ces propositions sont, jusqu'à présent, restées enfouies dans les archives où elles ont été reléguées de leur temps ; l'histoire, qui en a exhumé le mémoire de Leibniz, les dépêches de La Haye-Vantelet, de Nointel et de Gérardin, les y a laissé dormir dans l'oubli. Elles ont cependant exercé une influence directe sur l'esprit des hommes qui ont résolu l'expédition d'Egypte ; elles se sont produites de leur vivant, ont été connues d'eux; ils en ont eu sous les yeux les preuves écrites : leur part est donc prépondérante dans la formation du projet que Bonaparte a exécuté.