CHAPITRE II
rient (1). La France entière était donc intéressée à sauvegarder cette source inépuisable de richesses. Or qu'en adviendrait-il lorsque tout ou partie des Échelles du Levant serait entre les mains de concurrents, maîtres de statuer au gré de leurs désirs sur les douanes, l'importation et l'exportation? Que l'empire ottoman s'effondrât ou qu'il subsistât, il y allait de l'intérêt de la France qu'elle ne fût pas exclue du commerce du Levant : et, de même que son intérêt politique, son intérêt économique pouvait être pour elle une raison, soit de s'opposer au démembrement de la Turquie, soit d'y participer.
C'est à l'instigation de notre ambassadeur, Vergennes, que le sultan avait déclaré la guerre aux Russes. Dans ces conditions, profiter de ses embarras, avant d'avoir cherché à l'en tirer, eût été déloyal et indigne de la France. Choiseul en eut conscience et, dans ses instructions à Vergennes, puis à Saint- Priest, il traça à ces ambassadeurs une ligne de conduite conforme à la loyauté et à l'honneur : secouer l'inertie des Turcs, les déterminer à une action aussi prompte et aussi énergique que possible, les aider de notre concours officieux, ménager à notre gouvernement le droit et les moyens d'exercer la médiation, quand viendrait le moment de négocier.
(1) Pour plus amples détails, voyez Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au dix-septième siècle. Paris, Hachette, 1896.
Mais Ghoiseul avait trop « d'avenir dans l'esprit » pour s'en tenir à cette politique au jour le jour. Il pouvait, sans manquer à ses devoirs envers la Turquie, jeter les bases d'une politique future, dans le cas où nos efforts pour la sauver demeureraient infructueux.
« M. le duc de Ghoiseul, — a dit Talleyrand (1), — un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d'avenir dans l'esprit, cherchait dès cette époque (1769) à préparer par des négociations la cession de l'Egypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer, par les mêmes productions et par un commerce plus étendu, les colonies américaines le jour où elles nous échapperaient. » Songeant lui-même, au moment où il écrivait ces lignes, à diriger vers l'Egypte l'expansion coloniale de la France, Talleyrand pourrait être soupçonné d'avoir cédé à la tentation de placer ses propres idées sous un patronage illustre. Mais son témoignage, le seul qu'on possédât pendant longtemps du projet ébauché par Ghoiseul, est confirmé par celui d'un de ses contemporains, encore mieux placé que lui pour connaître les secrètes pensées du ministre de Louis XV. « L'Egypte, écrivait le duc de Lauzun au comte de Montmorin en 1787 (2), a sou-
(1) Mémoire sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes, lu à l'Institut de France le 15 messidor an V (3 juillet 1797), par Tallkyra^d. — Voyez Sainte-Bkuve, M. de
Talleyrand, et Vandal, Louis XIV et l'Egypte.
(2) Voyez plus loin, chap. vi, p. 192.