CHAPITRE II
gés, résistance énergique. Cette condition ne se trouvant pas réalisée, à l'idée initiale de Ghoiseul se substitue peu à peu une autre : réserver à la France toute sa liberté d'action, lui laisser la possibilité de tirer parti de toutes les éventualités. Cette évolution politique suit les résultats mêmes de la lutte engagée. Plus le triomphe des Russes s'accentue, plus l'incurie des Turcs prouve l'inutilité de nos efforts pour les sauver (1), plus Ghoiseul se montre soucieux de ne pas compromettre l'avenir. L'annonce des grands projets d'opérations maritimes attribués à la Russie le laisse d'abord assez incrédule. Mais quand une flotte russe a appareillé de Gronstadt pour l'archipel; quand l'Angleterre lui a offert, sur son passage, l'abri des ports britanniques; quand Elphingston et Anderson se sont engagés sous les ordres de Spiridoff; quand le pavillon russe a fait son apparition dans la Méditerranée; quand a éclaté en Morée l'insurrection suscitée par les agents de Catherine II, la prévoyance l'emporte définitivement sur la routine dans l'esprit de Ghoiseul et la conscience du danger active l'évolution de sa politique.
Elle ne le porte cependant à aucune mesure prématurée, à aucune volte-face soudaine. Les Russes
(1) " Nulle ressource contre l'indiscipline et 1 insubordination d'un peuple superstitieux et féroce, dans les qualités du souverain, ni dans les talents des favoris qu'il met à la tête des affaires. » Choiseul à Saint-Priest, décembre 1769. (Arch. Aff. étr., Turquie, 147.)
ayant demandé à la France de recevoir leurs vaisseaux dans ses ports, Ghoiseul répond que nos relations amicales avec la Porte nous interdisent d'accéder à ce désir et que leurs navires ne seront reçus qu'en cas de détresse, et un à un (1). Si Saint-Priest s'attire une semonce assez vive pour avoir admis l'hypothèse d'une alliance positive entre la France et la Turquie, ce n'est pas aux revers des Turcs qu'est dû l'accueil fait à cette proposition (2), car jamais l'éventualité n'en a été admise par la politique française. Ce qu'a modifié leur écrasement, c'est moins l'attitude que l'objectif de Ghoiseul : en décembre 1769, il prescrit à Saint-Priest de ne plus s'employer à nous procurer la médiation et de manœuvrer même pour nous l'éviter. « Il est prudent, pensait-il, de ne pas se mettre hors de mesure de profiter des révolutions possibles dans les affaires générales et dans celles des Turcs (3) . »
Gomment Ghoiseul entendait-il faire usage de cette liberté d'action qu'il se montrait si jaloux de sauvegarder? La correspondance officielle ne nous le dit pas. La seule indication expresse qu'elle contienne à cet égard consiste dans l'allusion faite à l'Egypte dans les instructions remises à Saint-Priest, à son départ pour Gonstantinople. Mais le dessein, ou
(1) Arch. Aff. étr., Turquie, 147.
(2) Ibid.
()>) Choiseul à Saint-Priest. (Arch. Aff. étr., Turquie, 147.)