CHAPITRE III
surer leur passage et de veiller sur cette correspondance (1) .
Ces allées et venues mystérieuses finirent par donner l'alarme au Caire, à Gonstantinople et à Versailles. Dès 1776, le sultan essaya d'y couper court par un commandement : cette mesure n'eut pas plus d'effet que la première. Les Anglais continuèrent à envoyer fréquemment des vaisseaux à Suez, et le pacha du Caire, sachant qu'ils avaient aux Indes des forces considérables, finit par craindre qu'ils n'eussent des vues sur l'Egypte. Trois officiers des Indes ayant été débarqués à Suez, vers le mois de mars 1777, il fit ouvrir leurs malles et chercha, sans y réussir, à pénétrer l'objet de leur mission (2). La cour de Versailles fut avisée du fait par son consul au Caire et l'incident relaté dans un de ces « rapports au roi » , où était analysée, à l'usage de Louis XVI, la correspondance de ses agents. Cependant, le gouvernement anglais envoyait secrètement en Egypte un commissaire et plusieurs « ingénieurs géographes » qui parcouraient les côtes et les ports, levaient le plan des principales villes et dressaient une carte de
(1) Arch. Aff. étr., correspondance consulaire, le Caire. Lettres du consul Mure, 15 mars 1776, 15 décembre 1776, 15 janvier 1777, 3 mars 1777, 5 avril et 23 avril 1777. — Arch. chambre de commerce de Marseille, lettres du consul Mure, 15 mars 1776 et 14 janvier 1777.
(2) Arch. Aff. étr., cartons intitulés : « Rapports au Roi », 1763- 1778. Rapport daté d'avril 1777.
la mer Rouge, en utilisant des renseignements donnés par des capitaines du port de Suez. On les aperçut plusieurs fois dans les environs du Caire et d'Alexandrie (1). Ces opérations furent renouvelées à diverses reprises, depuis le début de la guerre de l'indépendance américaine. Les Anglais qui habitaient l'Egypte ne se faisaient pas faute de dire que « le pays était fort à leur convenance et qu'il serait aisé à leur gouvernement de s'en rendre maître » . L'un d'entre eux, ancien consul de sa nation à Chypre, alla même jusqu'à déclarer, à la table du consul de France, que « dans quatre ans l'Egypte ne serait plus à la puissance des Turcs » . Notre consul se refusait, pour le moment, à voir dans ces propos, autre chose que des rodomontades. Il ne pouvait s'empêcher de craindre cependant que les Anglais ne « tendissent à une supériorité plus réelle que la supériorité mercantile » et ne fussent disposés à chercher en Egypte un dédommagement à la perte de leurs colonies d'Amérique. Le parlement d'Angleterre, affirmait-on à Paris, avait délibéré de former un établissement dans le Levant, et désigné Candie pour remplacer Port-Mahon, qui venait d'être perdu, et Gibraltar, qu'il était question de vendre aux Espagnols. La diplomatie anglaise qui ne cessait d'intriguer à Gonstantinople pour l'ouver-
(1) Arch. Aff. étr., correspondance consulaire, Alexandrie et le Caire. Lettres du vice-consul du Trouy, 8 juin 1777, et du consul Mure, 17 juin 1777.