CHAPITRE III
nisation militaire à Gonstantinople. De retour à Paris, il remit au ministre des Affaires étrangères, en 1776, un mémoire sur l'état politique de la Turquie (1).
Écartant le parti d'une intervention diplomatique ou militaire en faveur de l'empire ottoman, dont la destruction lui paraît inévitable, Tott se préoccupe de sauver le commerce du Levant en assurant à la France une position qui lui permette de soutenir la concurrence des nouveaux maîtres de Gonstantinople. Cette position, c'est l'Egypte, dont l'acquisition unirait à cet avantage commercial, « celui de la considération de Sa Majesté et de sa politique » .Un climat et un sol heureux « qu'arrose le plus beau des fleuves » ; les productions les plus variées, les plus abondantes et les plus précieuses; une situation et des relations qui font d'elle « l'entrepôt d'un commerce universel » : ces conditions suffiraient déjà à en recommander la conquête au roi. Mais les facilités qu'elle offre pour communiquer avec l'Inde en rendent la possession encore plus désirable. Deux moyens se présentent pour tirer parti de ces facilités : la jonction du Nil à la mer Rouge par un canal dérivé de la branche de Damiette, ou l'établissement d'une route praticable entre le Caire et Suez. La France paraît être « la seule puissance à portée de fournir, d'alimenter et de conserver un établisse-
(1) Arch. Aff. étr.
ment », qui lui assurera la suprématie sur le commerce du Levant et sur celui de l'Inde. Les prétextes ne manquent pas pour attaquer l'Egypte, ni les moyens pour s'en emparer : la France prendra prétexte des nombreuses avanies restées sans réparation ; soit qu'elle agisse seule, soit qu'elle fasse appel au concours de l'Autriche, dont elle favoriserait les vues sur Constantinople, elle aura facilement raison d'un pays sans défense, d'un gouvernement anarchique, « d'un peuple mol » ; elle colonisera sans difficulté un territoire relativement voisin du sien, et qui « n'expatrie pas, pour ainsi dire, les sujets de Sa Majesté qui s'y transporteront » . Inattaquable en Egypte, elle trouvera dans la possession de ce pays une compensation à l'abandon de tous ses autres établissements du Levant.
Il y avait un an que le baron de Tott avait remis ce mémoire au ministre des Affaires étrangères, quand l'ambassadeur de France à Gonstantinople, Saint-Priest, vint en congé à Paris (1777). Il profita de son séjour en France pour proposer l'alternative « ou de préserver par des secours efficaces l'empire ottoman incapable de se défendre lui-même, ou de le laisser tomber en s'appropriant le débris le plus à la convenance de la France (1) » . Il n'y a de choix qu entre ces deux partis pour conserver à la France
(1) Arch. des Aff. étr., Turquie, 171. Mémoire du comte de Saint- Prieet sur son ambassade, 1708-178'i'.