CHAPITRE III
le commerce du Levant, dont Saint-Priest, comme Tott, se préoccupe avant tout d'empêcher que les bénéfices ne nous échappent. Loin de souffrir de la guerre de 17 08, notre commerce avec la Turquie en avait au contraire profité; les autres nations, présageant la chute de l'empire ottoman, avaient interrompu ou ralenti leurs relations commerciales avec lui et la France s'était trouvée presque seule à faire des expéditions pour les ports turcs. « Des succès inespérés justifiant mes calculs, écrira plus tard Saint-Priest au roi (1), le pavillon de Votre Majesté apporta l'abondance à Gonstantinoplc, et j'y ai vu arriver, dans le cours de Tannée 1773, jusqu'à 250 vaisseaux français, pendant qu'il n'en venait pas il) avant la guerre. Le commerce et la navigation firent de tels gains que cette période est appelée vulgairement par nos négociants de cette ville le temps de la gloire. Gloire, pour eux, c'est profit. » Ce n'est pas au moment où le commerce du Levant se signalait par une activité et une prospérité particulières qu'il convenait de laisser d'autres s'en emparer. Estce à dire qu'il fallait, d'ores et déjà, prendre notre parti de la chute de la Turquie? Tel n'était pas l'avis de Saint-Priest. Des deux moyens qui lui semblaient s'offrir pour sauvegarder nos intérêts, il conseillait de tenter d'abord le premier. La llussie ne pouvait-
(i) Arch. des Aff. étr , Turquie, 171. Mémoire du comte de Sainil'riest sur son ambassade.
elle être arrêtée, la Turquie protégée, soit par une entente avec l'Autriche, soit par une alliance avec l'Espagne et quelques puissances secondaires? Passant du conseil à l'acte, Saint-Priest se mit en devoir de gagner l'Autriche à ses vues.
L'empereur Joseph II était alors l'hôte de Louis XVI à Versailles. Saint-Priest suggéra de se concerter avec lui sur les moyens de sauvegarder l'existence de la Turquie et de contenir l'ambition de la Russie, contre laquelle il savait l'Autriche mal disposée. Il eut avec Joseph II un entretien de deux heures sur la terrasse de Versailles et exhorta ce prince à adopter son plan. Peu de temps après arriva à Paris le baron de Thugut, internonce impérial à Gonstantinople, muni d'instructions lui prescrivant d'entrer en pourparlers avec les ministres de Louis XVI, en vue d'un concert éventuel sur les affaires de Turquie. Saint-Priest regretta toujours que « les circonstances n'aient pas paru permettre de s'en occuper alors » . Un diplomate autrichien lui déclara avoir vu à la chancellerie de Vienne le rapport de Thugut à sa cour, portant que « le conseil du Roi avait trouvé superflu de s'en inquiéter si fort à l'avance (1) ».
Il ne s'agit pas ici d'examiner si Saint-Priest ne faisait pas honneur à Joseph II et à Thugut d'intentions qui n'étaient pas les leurs, en leur prêtant le
(1) Arch. des Aff. étr., Turquie, 168. Lettre de Saint-Priest du 7 juillet 1783.