CHAPITRE III
désir de sauvegarder l'empire ottoman. Lui-même admettait d'ailleurs que la France abandonnât cet empire à son sort, mais à une condition : c'est qu'elle se préparât à prendre une part de ses dépouilles. Dans ce cas, en examinant la carte, il ne voyait « rien de tentant que l'Egypte (l) » . A son tour, il se complaît dans la description, désormais classique, des richesses de la vallée du Nil, « le plus fécond pays du monde, exubérant à se nourrir par lui-même » . Lorsqu'on considère, dit-il « la fertilité de l'Egypte, où croissent presque sans culture toutes les denrées de nos colonies d'Amérique; où des habitants laborieux les cultivent; où, à défaut, on peut avoir des nègres à cent écus pièce, pendant qu'ils coûtent six fois davantage en Amérique : on est frappé de l'avantage d'avoir à trois mille lieues de la Provence, dans un pays salubre, une possession que nulle puissance européenne ne serait à portée de nous disputer » . Mais, quand Saint-Priest en arrive aux espérances que l'Egypte fait naître du côté de l'Inde, à la possibilité d'en faire « l'entrepôt du commerce de l'univers » , de « saper par là la domination des Anglais » dans le Bengale, il convient que « sa tête s'exalte et que l'enthousiasme le gagne » . Gomme le baron de Tott, il signale la facilité d'exécution d'une
(i) Ai cli. Aff. clr., mémoires et documents^ Turquie 7I> 8. — Mémoire présenté par le comte de Saint-Priest pendant son séjour en France, 1777-1778.
entreprise dirigée contre l'Egypte : le Delta, qui « offre les avantages d'une île actuellement sans défense » a dans le Nil un retranchement naturel, à l'abri duquel il deviendra inexpugnable, lorsqu'on l'aura fortifié; Alexandrie est une place ouverte; « l'anarchie du gouvernement égyptien le rend incapable d'énergie et les beys, esclaves étrangers, qui le forment, sont en horreur aux naturels du pays » . Saint-Priest voit dans la conquête de l'Egypte « le seul parti qui semble convenir à la France dans le cas de la chute de l'empire ottoman » .
La même hypothèse préoccupait encore, vers la même époque, un personnage de moindre notoriété que Tott et Saint-Priest, mais que sa situation semble avoir mis en mesure de se faire écouter en haut lieu. M. de Saint-Didier avait, dès l'époque de la guerre turco-russe, conseillé au gouvernement français la conquête de l'Egypte, en rendant compte au ministre de la situation du commerce du Levant, dont l'administration lui était confiée en sous-ordre. Quand il eut connaissance des propositions émanant de Tott et de Saint-Priest, il renouvela ses avis et reprit tons leurs arguments dans un mémoire (I) qu'il plaça sous les yeux de son chef. Lui aussi considère la conquête de l'Egypte comme « avantageuse et nécessaire » . Nous ne le suivrons pas dans les développements
(I) Archivas de la Guerre