CHAPITRE III
de Damiette. Ce plan obligerait les Mameluks à diviser leurs forces. La division navale qui cinglerait sur Alexandrie porterait assez de troupes pour laisser une garnison dans la place, dont La Laune prévoit la reddition pure et simple. Mais, en cas de résistance, il suggère cependant un plan d'attaque : un vaisseau embossé devant le fort qui garde l'entrée du port neuf suffirait à le réduire au silence, pendant que le reste de la flotte, forçant l'entrée du port vieux, placerait la ville entre deux feux. Pour être plus à portée de se rendre à Rosette, le gros de l'armée, avec quelques frégates, serait dirigé sur les Béquiers, dont une seule frégate détruirait le fort. Cinquante soldats suffiraient à s'emparer du fort du Bogas de Damiette, où seraient envoyés les bâtiments légers destinés à faire remonter le Nil à des forces de terre. Trois jours seraient suffisants pour remonter le fleuve jusqu'à la pointe du delta, dont on se rendrait maître et que l'on fortifierait. Pour réduire le Caire sans exposer la ville aux dangers d'un siège, il suffirait d'établir, un peu en amont, des fortifications analogues à celles de la pointe du delta. On couperait ainsi le Caire de ses communications avec la Haute et la Basse-Egypte et la famine forcerait bientôt les défenseurs à capituler. Une corvette descendrait la branche de Rosette en s'emparant de tous les bâtiments du pays, afin de servir aux transports des troupes qui, d'Alexandrie et des Béquiers, seraient rassemblées à Rosette, d'où
elles iraient occuper tout le delta. Deux frégates seraient envoyées à Suez pour s'en emparer. Pour la navigation sur le Nil, on pourrait se servir de corvettes et de petits bâtiments existant dans nos ports; mais il serait préférable d'en faire construire de spéciaux, dont La Laune donne le plan.
En adressant au ministre les « observations » de M. de La Laune, Tott lui annonçait qu'il préparait un travail d'ensemble comportant les plus amples détails sur les avantages à retirer de la conquête de l'Egypte, sur le gouvernement du pays, les ressources et les moyens de s'en rendre maitre. Inspection officielle et mission secrète continuèrent donc à l'occuper simultanément, pendant qu'il visitait Smyrne, où il passa l'hiver, puis les Échelles de Turquie d'Europe et de Morée. Partout, le mandat de l'inspecteur servait à dérober aux regards la mission confiée à M. de La Laune, — mais cette fois sans arrièrepensée de conquête, — d'examiner les fortifications ottomanes et d'apprécier les moyens de défense de l'empire.
Tott fut de retour en juillet 1770. La double mission dont il avait été chargé lui imposa, en France comme pendant sa tournée, une double besogne, l'une officielle et l'autre occulte. Son inspection fit l'objet d'un rapport au ministère, intitulé : o Mémoire sur les arrangements généraux du Levant et de Barbarie. »