CHAPITRE
peut-être germer clans l'esprit de ce ministre l'idée du plan dont il poursuivit plus tard l'exécution. N'est-il pas étrange que le plaidoyer de Tott n'ait pas déterminé les ministres de Louis XVI à procurer au commerce le libre accès d'une route dont la valeur leur était connue et l'usage presque familier?
Leur abstention sur ce point ne semble pas devoir être imputée qu'à leur indifférence : les circonstances ont pu fournir à leur inertie sinon une excuse, au moins un prétexte plausible. Les relations commerciales que des négociants avaient établies entre l'Europe et l'Inde par la mer Rouge irritaient la Compagnie anglaise des Indes, jalouse de la concurrence que le commerce libre lui faisait par cette *oie. Les passages réitérés d'officiers français par l'isthme de Suez, de 1776" à 1779, faisaient craindre d'autre part au gouvernement anglais de voir l'accès de cette route définitivement assuré aux communications politiques et commerciales de la France avec l'Inde. Ces craintes lui firent ouvrir l'oreille aux doléances de la Compagnie, qui protestait au nom de son monopole. Le gouvernement anglais n'hésita pas à solliciter contre ses propres nationaux le concours de la Turquie. Le commandement émis par le sultan en 1776 était resté sans aucun effet : à l'instigation de l'ambassadeur d'Angleterre, Abdul-Hamid rendit, en 1779, un nouveau firman, où avouant franchement ses craintes au sujet de la profanation des villes saintes et
de la conquête de l'Egypte, il enjoignit de saisir les navires et les marchandises qui arriveraient à Suez. En provoquant cette mesure de rigueur et en se faisant complice de Pacte barbare qui en fut la conséquence, l'Angleterre obéissait certainement moins au désir de sauvegarder le privilège de la Compagnie des Indes, qu'à celui de couper court à un commerce qu'elle craignait de voir tomber entre les mains des Français, beaucoup plus solidement établis au Caire et depuis beaucoup plus longtemps que les Anglais. Les commerçants anglais crurent pouvoir tenir aussi peu de compte du firman de 1779 que des deux actes précédents. Peu de temps après, deux vaisseaux, venant des Indes britanniques, débarquèrent à Suez quelques officiers, quelques passagers et un certain nombre de prisonniers français. La caravane s'étant formée s'achemina vers le Caire, convoyant le chargement mis à terre par les navires. La confiance la plus complète régnait parmi les voyageurs; toutes les armes étaient au fond des caisses. A cinq lieues de Suez, des Bédouins venus de Tor fondirent sur la caravane, la dispersèrent et la pillèrent. De ceux qui la composaient, les uns s'enfuirent vers Suez, les autres vers le Caire; un seul put échapper aux Bédouins et résister aux privations, à la fatigue et au soleil : c'était un Français de l'île Bourbon, Saint-Germain, qui, après avoir erré trois jours dans le désert, fut sauvé par un fellah et conduit au Gaire,