CHAPITRE IV
sa lutte avec l'Angleterre, la France conseillait aux Turcs de céder à la violence et c'est sous sa médiation que se concluait la convention sanctionnant ce nouveau coup de force (Ainali-Gavac, mars 1779). L'empire ottoman n'échappait à la destruction qu'en évitant la lutte et n'obtenait la vie sauve qu'en abandonnant sans combat à ses ennemis des lambeaux de son territoire. Chaque exigence nouvelle de ses voisins donnait le signal d'une nouvelle alerte, et chaque alerte nouvelle remettait en mouvement, chez nous, la diplomatie du gouvernement et l'imagination du public.
Rarement ministre fut gratifié d'autant de conseils et d'avertissements que Vergennes, pendant ses treize années de ministère. De toutes parts lui parvenaient des mémoires qui lui indiquaient le meilleur parti à tirer des événements d'Orient. On trouve de tout dans ces étonnantes productions d'auteurs inconnus ou oubliés : de l'insensé et du sensé, du raisonnable et du chimérique, du sérieux et du bouffon.
L'Egypte occupe une vaste place dans ces combinaisons. On se tromperait cependant en pensant qu'elle fut unanimement reconnue comme étant le territoire qui conviendrait le mieux à la France, en cas de partage de l'empire ottoman. Si l'unanimité est à peu près complète sur l'opportunité de ce partage, les avis se divisent au contraire sur le choix de la position qu'il importe de nous assurer. Mais l'opinion que l'Egypte représente cette position s'impose,
même aux adversaires de cette idée, comme une croyance déjà fortement ancrée dans les esprits. Il est rare qu'ils ne se croient pas forcés d'en tenir compte, dans une plus ou moins large mesure.
Un instant ralentie par la diversion américaine, cette éclosion spontanée de mémoires redouble à partir de 1780, sans doute sous l'influence de l'alerte survenue Tannée précédente et de l'entrevue qui réunit, à Mohilew, Joseph II et Catherine (juin 1780). A cette époque, le marquis Descorches de Sainte- Croix, qui devait, treize ans plus tard, sous le nom de citoyen Marie Descorches, représenter la Convention, à Constantinople, revenait de passer quelques mois auprès de M. de Saint-Priest. De retour à Paris, il remit au ministre des Affaires étrangères un mémoire où il ressuscitait, sous une forme nouvelle, le spectre de la maison d'Autriche (1). Il la montrait passant de la basse vallée du Danube dans celle du Nil, ramenant en Egypte le commerce des Indes orientales et mettant le comble à sa prospérité. « Jamais, déclare-t-il, la liberté de l'Europe n'a été menacée par la puissance de Charles-Quint comme elle le serait alors. » Il aurait voulu conjurer ce danger par un accord de la
(1) Arch. Aff. étr., mémoires et documents, Turquie, 7R 8. « Réflexions succinctes sur l'empire ottoman, sur sa faiblesse, sur les avantages que la Russie et la France trouveraient à former entre elles par les mers turques un commerce réciproque et à obtenir de la Porte des facilités à ce sujet, à condition que ces deux puissances lui garantiraient l'intégrité de ses possessions en Egypte. »
France et de la Russie garantissant l'Egypte à la Turquie et procurant, en échange, aux deux puissances garantes des facilités pour établir des relations commerciales par les détroits.
Les craintes de Decorches, relativement aux vues de l'Autriche sur l'Egypte, ne sont pas un fait isolé; car, vers la même époque, un anonyme montre un émule quelconque dAli-bey traitant un jour avec la cour de Vienne, lui « livrant les portes de l'Asie » et faisant ainsi de Trieste la métropole du commerce de l'Inde (1). « En supposant quelque solidité à ces vues, concluait l'auteur de ce mémoire, la France aura toujours entre ses mains des moyens d'en prévenir l'exécution et même de s'en approprier les avantages, sans manquer à ses anciennes liaisons avec la Porte ottomane. » Bien qu'ils paraissent exagérés, puisque Joseph II tint, à diverses reprises, l'Egypte à notre disposition, les soupçons des Français de son temps n'étaient pas complètement dénués de fondement car, vers 1780, l'Autriche cultivait l'amitié des beys et celle du grand Douanier Cassis, dont elle fit un comte du Saint-Empire.
A aucune époque n'est mieux apparue la diversité des motifs qui orientent les imaginations vers l'Egypte
(1) « Mémoire sur les vues générales et les maximes politiques que la France pourrait admettre relativement à son commerce extérieur et maritime. » Ce mémoire contient des « considérations sur l'Egypte ». (Arch. Aff. étr. , mémoires et documents, France, commerce, 2006.)
104 ORIGINES DE LEXPÉDITION DÉGYPTE
et celle des solutions que dicte la fantaisie de chacun. L'un prévoit une entreprise de l'Autriche dans la vallée du Nil, l'autre un appel des beys à la cour de Vienne en vue du transit par Suez; l'un suggère de garantir la possession de l'Egypte à la Turquie; l'autre d'entrer en négociations avec les Beys et de solliciter d'eux l'ouverture de la mer Rouge au pavillon français. Un troisième est amené à s'occuper de l'Egypte par l'examen d'une hypothèse qui semblait bien peu faite pour y conduire sa pensée. « D'après la situation de l'empire ottoman, disaient les instructions de Choiseul à Saint-Priest, et celle que l'on peut craindre qu'il arrivera dans cet État par les révolutions, il ne faut pas douter que l'empire perse n'y joue un rôle intéressant et qui demande des spéculations. » Nous eussions été surpris que cette hypothèse ne tentât la verve de personne. On la trouve, en effet, énoncée dans un « mémoire sur le consulat général de France à Bagdad » (1 781) , ou est discutée l'éventualité du renversement de l'empire turc par les efforts combinés de la France et de la Perse (1). La France eût établi sa domination sur la Syrie et la Palestine, d'où il lui eût été facile de porter des coups funestes à la suprématie anglaise dans l'Inde. Quant à l'Egypte, « je ne voudrais pas, — dit l'auteur du mémoire — qu'on y touchât pour le présent, sauf
(1) Arch. Aff. clr., cartons commerciaux, 1776-1789.