CHAPITRE IV
à faciliter au pacha les moyens de se rendre indépendant dans la Basse-Egypte, comme le cheik Aman Test dans la Haute... Mais il est probable que le temps et les circonstances nous fourniraient l'occasion de nous en rendre les maîtres, du moins de nous étendre aux dépens de cette riche contrée. »
L'originalité ou la hardiesse de ces conceptions sont de beaucoup surpassées par celles d'un mémoire adressé à Vergennes, le 15 novembre 1782, par le baron de Waldner (1). Afin d'exclure l'Angleterre du commerce de l'Inde et de creuser un canal de Suez à Gaza, le baron de Waldner veut entraîner la France, la Hollande et la République de Venise dans une expédition commune contre l'isthme de Suez et l'Arabie, avec l'aveu de la Porte ottomane. Tel est le gigantesque et chimérique dessein qui est développé en huit cahiers, où sont exposées, dans leurs moindres détails, les propositions suivantes : la conclusion de traités d'alliance et de commerce entre la France, la Hollande et Venise, sous la garantie de la Porte, pour la navigation de la Méditerranée, de la mer Rouge et de la mer des Indes; la construction à frais communs d'un canal de jonction; l'occupation de l'isthme
(1) « Projet sur un traité d'union et de garantie territoriale, en Asie et en Afrique entre la France et la République de Hollande et traité de commerce avec la République de Venise pour la Méditerranée, compromis avec la Porte ottomane, partage au besoin des terres ottomanes tant en Europe, en Asie qu'en Afrique. » (Arch. Aff. étr., mémoires et documents^ Turquie, 14A.15.)
de Suez par des garnisons mixtes; la conquête de l'Arabie, de l'Yémen et du sultanat de Mascate par les troupes alliées, le tout devant coûter « centuple moins que les possessions françaises de l'Inde et au dixduple ce qu'a coûté la Corse » . L'acquisition de ces territoires conduirait, dit Waldner, à la conquête de l'Egypte, aussitôt que la politique l'exigerait. Ces exigences futures de la politique engagent l'auteur à tracer d'avance un plan général du partage de la Turquie, dans lequel on est surpris de voir Venise obtenir pour sa part toute l'Asie Mineure. Le sort inespéré fait à cette république déchue s'explique par le désir de séparer les territoires de la France, consistant dans l'Egypte, la péninsule arabique et diverses îles de l'archipel, de ceux de la Russie établie aux Dardanelles. Le reste de la Turquie d'Europe eût été à l'empereur.
La proposition d'un canal de jonction des deux mers n'est déjà plus nouvelle ; l'idée en est désormais admise, presque banale. Il n'y a plus de dissidence que sur la question du tracé. Le baron de Waldner, qui rejette absolument l'hypothèse d'un canal dérivé du Nil, préfère au tracé direct de Suez à Péluse un canal de vingt-huit lieues de longueur, allant de Suez au lac de Sirbonide, près de Gaza. Une précision qui va jusqu'à la minutie supplée comme toujours à la faiblesse de l'argumentation. Dimensions du canal, prix et durée des travaux, tout est prévu, déterminé. Parmi
ces puérilités, on est surpris de trouver des idées justes, des détails intéressants. C'est ainsi que Waldner détruit la légende de l'inégalité des deux mers, objection qu'il traite de « fantôme de l'ignorance » , et de « crainte vulgaire » . Il est curieux aussi de le voir proposer l'emploi de la main-d'œuvre indigène, de ces vagabonds que le gouvernement turc n'a jamais su fixer, c'est-à-dire des Bédouins nomades, pour lesquels il aurait voulu construire « une maladrerie sur les bords de Suez, près m des fontaines de Moïse » .
On ne saurait s'étonner du peu de cas que le gouvernement semble avoir fait de propositions aussi extravagantes; on ne peut cependant s'empêcber de trouver son initiative modeste, lorsqu'on la voit se borner, en 1782, à l'envoi d'un émissaire chargé de porter aux Indes, par la voie de Suez, la nouvelle des préliminaires de Paris. La personne choisie pour cette mission fut celle-là même qui, au début de la guerre, s'était rendue de Pondichéry en France par la même voie. Froment profita de son second voyage pour recueillir de nouvelles indications, dresser une carte et communiquer ses idées au gouverneur français de l'Inde, qui en fit l'objet d'un rapport à sa cour (1) .
Du côté anglais, la rude leçon de 1779 n'avait pas
(1) Arch. Aff. étr., mémoires et documents, Indes orientales, Chine, Cochinehine. Lettre de Froment à M. de Fleurieu, 14 décembre
mis fin pour longtemps à toute tentative de communication avec l'Inde par Suez. En 1781, des négociants avaient engagé avec Ibrahim et Mourad beys des pourparlers qui restèrent d'ailleurs sans effet.
Telle était la situation lorsqu'une nouvelle crise faillit rallumer la guerre en Orient. Des intrigues fomentées en Grimée par les agents russes aboutirent à une révolution qui renversa le khan Dewlet-Gheray. Son successeur se plaça sous la protection de la Russie qui, prenant prétexte dune insurrection de la noblesse contre le nouveau khan, fit envahir par ses troupes la Grimée et le Kouban. Puis, détruisant de ses propres mains l'indépendance qu'elle avait fait reconnaître à ces territoires quatre ans auparavant, la Russie en proclama l'annexion. Accusés par elle de l'avoir contrainte à cette extrémité par leurs infractions au traité de Kainardji, les Turcs durent se contenter d'une protestation platonique et reconnaître le fait accompli (avril 1783-janvier 1784).
Aux premiers bruits de cette crise, l'inquiétude renaît à Versailles et ramène l'habituel concert de prédictions, de conseils et de suggestions. L'alarme est donnée par l'ambassadeur du roi à Gonstantinople qui, sans illusion sur la gravité de la situation, insiste très sagement pour que le gouvernement adopte un plan de conduite. Saint-Priest revint alors avec amertume, dans ses dépêches à Vergennes, sur l'accueil fait à son mémoire de 1777. « iVh! monsieur, lui écri-