CHAPITRE IV
vait-il (1), le mémoire que j'eus l'honneur de vous remettre en 1777, à votre demande, sur mon aperçu de l'état des affaires de Turquie, ne présentait pas des idées ni prématurées, ni gigantesques, comme il me parut qu'en avait jugé feu M. le comte de Maurepas... Aujourd'hui l'Empereur a changé de système, nous sommes impréparés et dans la crise. Mais à quoi servent les regrets? » Le désenchantement qu'il éprouve à voir tenir aussi peu de compte d'avis sans cesse réitérés n'empêche pas Saint-Priest de faire son devoir jusqu'au bout, et de renouveler un conseil dont il n'ignore pas qu'on lui sait peu de gré : « Je ne puis terminer, monsieur, écrit-il encore à Vergennes (2), sans renouveler une dernière fois le vœu que je répète depuis longtemps dans une dépêche, pour que le conseil du Roi arrête à l'avance, sur l'hypothèse de la chute de cet empire, un plan qui puisse ménager à la France les mêmes avantages que l'existence ottomane lui procure ou, du moins, un équivalent. * Ce qu'était cet équivalent, il suffisait pour le savoir, de se reporter à son mémoire de 1777.
En même temps que les avis de Saint-Priest, affluèrent à Versailles ceux d'une infinité de conseillers officieux et bénévoles. L'un des plus empressés à faire profiter le gouvernement de ses lumières fut un
(1) Le 7 juillet 1783. (Arch. Aff. étr., correspondance de Turquie, vol. 168.)
(2) Le 2 novembre 1783. (Arch. Aff. étr., Turquie 169.)
neveu du ministre qui avait autrefois jeté les yeux sur l'Egypte : le comte de Ghoiseul-Gouffier. Très bien en cour, où son nom, le puissant crédit de sa famille, son esprit et son talent littéraire lavaient d'emblée mis en vue, Ghoiseul-Gouffier convoitait la succession de Saint-Priest à Gonstantinople. Le rappel de cet ambassadeur était alors chose à peu près décidée. Fidèle à une tradition qui ne s'est pas éteinte avec l'ancien régime, le gouvernement s'en prenait à son agent des mécomptes de sa politique en Orient. Lui reprochant de pencher pour la Russie, il rendait responsable de ses propres embarras l'homme qui n'avait cessé de lui prodiguer, depuis seize ans, les avertissements les plus sûrs et les conseils les plus sages. Les titres de Ghoiseul-Gouffier à briguer la succession de Saint-Priest n'étaient pas, à première vue au moins, des plus indiscutables. Il avait fait, en Orient, une tournée archéologique, à la suite de laquelle il avait publié le Voyage pittoresque de Grèce, qui lui avait ouvert les portes de l'Académie française. L'archéologie n'était pas seule à faire l'intérêt et le succès de cet ouvrage, où l'auteur, déjà attiré par la politique, s'indignait de la domination turque sur la Grèce et appelait Catherine II à la délivrance de ce pays. C'était là une étrange recommandation à faire valoir pour occuper le poste d'ambassadeur à Constantinople. Mais Ghoiseul-Gouffier était le candidat de Marie-Antoinette et de sa coterie et, du reste, il
était tout disposé, au besoin, à renier ce qu'il appellera plus tard ses badinages littéraires. Le succès de sa candidature exigeait néanmoins qu'il prouvât, autrement que par cette compromettante profession de foi, ses aptitudes diplomatiques et c'est dans ce but qu'il pria son ami le baron de Breteuil de remettre à Vergennes, au moi de mai 1784, un mémoire intitulé
« Notions sur l'état actuel de l'empire ottoman (1) » . Le travail de Ghoiseul-Gouffier abonde en détails
« sur la faiblesse des successeurs de Soliman, les usurpations des pachas, le déplorable état de l'armée, de la marine et des finances, les desseins et les intrigues de l'Autriche et de la Russie (2) » .
L'auteur va-t-il conclure de cet état de choses à la même alternative que Saint-Priest : prendre en mains la défense de l'empire ottoman, ou prélever notre part de ses dépouilles, avant que les autres aient tout pris? Adopter les conclusions de Saint- Priest n'eût pas été pour Choiseul le moyen d'avancer ses propres affaires; préconiser soit une intervention militaire en faveur de la Turquie, soit une conquête à ses dépens, n'eût pas non plus contribué à le faire bien venir de Vergennes. Sans porter tort à la sincérité de Ghoiseul-Gouffier, on peut supposer qu'il a tenu compte de ces considérations, en écri-
(1) Arch. Aff. étr., mémoires et documents, Turquie, XIVA. .
(2) Voyez : Choiseul-Gouffier. La France en Orient sous Louis XVI, par Léonce Pingaud. Paris, Picard, 1887.
vant son mémoire. « Etablir entre la Grèce et la Porte un modus vivendi qui équivaudrait à l'indépendance ; puis lever en Grèce, avec l'assentiment des Turcs, des milices indigènes organisées à la française, appuyées sur des corps d'artillerie étrangers, gardiennes des principaux passages du pays (1) » : tel est le système que suggère Ghoiseul-Gouffier pour contenir l'Autriche. Quant à la Russie, c'est par des moyens exclusivement pacifiques que la France déjouera ses intrigues. Avant tout, elle fera de l'Orient, par le commerce, une vaste colonie française et assurera sa suprématie dans la Méditerranée, de Gibraltar au Caire. Les desseins des Russes ainsi prévenus, elle entreprendra de leur démontrer l'intérêt qu'ils ont, pour le commerce, à la conservation de l'empire turc ; les encouragera à profiter des débouchés qu'il leur offre ; sollicitera du Divan l'ouverture des détroits à notre marine marchande et nouera par cette voie des relations commerciales avec les côtes russes de la mer Noire. C'était montrer quelque naïveté que de compter sur la seule force du raisonnement et l'empire des lumières pour convertir à ces vues des Russes grisés par le succès et des Turcs esclaves de la routine. Le chimérique et le sens pratique s'allient en effet étrangement dans le premier essai diplomatique de notre ambassadeur en herbe. Ce n'est pas une rai-
(1) Léonce Pincaud, Choiseul-Gouffier. La France en Orient sous Louis XVI.