CHAPITRE TV
son toutefois pour méconnaître ce que ce mémoire contenait de bon et nous en retrouverons les meilleures idées, passées de la théorie à la pratique, dans la politique économique bientôt inaugurée par la monarchie en Orient.
En dehors de l'entourage immédiat du pouvoir, la question reste posée dans les termes mêmes où Font autrefois définie Saint-Priest et de Toit. L'esprit du plus grand nombre ne se hausse pas aux conceptions philosophiques ou économiques de Ghoiseul-Gouffier et n'imagine le problème que sous la forme d'une alternative. Des deux partis en concurrence, celui qui consiste à nous nantir d'un gage n'a rien perdu de son attrait et, parmi les gages possibles, l'Egypte reste toujours le plus vanté.
C'est ainsi qu'un mémoire anonyme de 1783, traitant « des apparences de guerre entre la Russie et la Porte ottomane » , se borne à reprendre et à développer les vues exposées avec moins d'ampleur par Saint-Priest et de Tott. L'auteur ignoré de ces notes (1) propose comme eux de chercher dans la conquête de l'Egypte une compensation aux pertes que la chute de l'empire ottoman menace d'infliger à notre commerce. » L'Egypte est à notre porte; l'Egypte n'est plus aux Turcs; le pacha n'y est rien; elle n'appartient à personne. » Vingt vaisseaux de
(1) Arch. Aff. étr., mémoires et documents, Turquie, 14A 15.
ligne pour faire face aux forces navales du sultan; moins de dix mille hommes pour disperser la cavalerie des beys; une escadre armée à Toulon, pour protéger le débarquement qui se ferait par Alexandrie ; une autre à Brest, pour tenir en respect l'Angleterre, seule puissance en état de s'opposer à l'entreprise; telles sont les conditions auxquelles « l'Egypte serait à nous avant que l'escadre anglaise fut dans la Méditerranée » . Aucune conquête ne serait plus facile à conserver : « A l'ouest, elle est défendue par la Lybie; au sud, par l'Abyssinie ; à l'est, par des déserts de sable et par la mer Rouge. Le seul point que l'on doive protéger contre les attaques est la ligne entre la Méditerranée et la mer Rouge; elle est étendue, puisqu'elle a près de vingt lieues. » Et s'appropriant sans s'en douter une idée des Pharaons, l'auteur propose de faire servir à la défense de l'Egypte le canal qui joindrait ces deux mers. Les avantages économiques de cette jonction ne sont pas non plus passés sous silence; la France établira à Socotora et à Bab-el-Mandeb des comptoirs où ses navires viendront embarquer les marchandises qui y auront été apportées et les transporteront à Suez. De ce port au Caire, le transport des marchandises se fera à dos de chameaux, en attendant le percement d'un canal dérivé du Nil, et prendra trois jours. Le gouvernement français entretiendra à Suez une flotte Ion jours prête à s'armer, au premier signal, et à faire