CHAPITRE IV
dessous de la majesté du Roi que destructif de la population de son royaume » . Quant aux conséquences de cette conquête à l'égard de la domination anglaise aux Indes, ce raisonnement lui paraissait « si léger, si frivole qu'on ne peut se décider à y répondre » .
Sans aller jusqu'à décrier les pays où d'autres auraient voulu voir planter le drapeau français, certains pourtant songeaient déjà à chercher ailleurs qu'en Orient une compensation aux agrandissements que la Russie et l'Autriche recevraient sur ce terrain. Le futur conventionnel Carra, qui remania et réédita en 1 7 8 iî un Essai politique sur le partage de la Turquie d'Europe (1), composé par lui en 1777, suggère de trouver cette compensation sur notre frontière du Nord, dans les Pays-Bas autrichiens. C'est, croyonsnous, la première fois que cette idée est jetée dans le débat; elle devait faire son chemin, et, si audacieuse qu'elle fut, les ministres de Charles X ne devaient pas hésiter à se l'approprier.
L'émotion qui fait fondre sur le bureau de Vergennes cette nouvelle averse de consultations était trop justifiée pour ne pas être partagée par le gouvernement. De fait, toute l'année 1783 se passa, pour lui, dans une appréhension très vive et une extrême perplexité. La paix de Versailles, dont Vergcnnes presse la conclusion avec l'Angleterre en prévision de
(1) Aich. Aff. étr., correspondance de Turquie, vol. 1G9.
la crise qui s'annonce en Orient, ne rend encore à la France qu'une liberté d'action bien relative. Ses finances restent obérées des charges de la dernière guerre; les affronts qu'elle a infligés à l'amourpropre britannique lui ferment la voie d'une entente avec Londres; l'alliance autrichienne, dont elle ne veut pas se dégager, l'oblige à des ménagements envers l'empereur et met obstacle à un rapprochement avec Berlin. Nul espoir à fonder sur les dispositions de l'Autriche ni de la Russie, qui rivalisent d'empressement à spéculer sur les embarras de la France : l'une profite des circonstances pour extorquer aux Provinces-Unies l'ouverture des bouches de l'Escaut, l'autre pour arracher aux Turcs la Grimée et le Kouban. L'impunité semble les encourager à ne pas s'arrêter en si bon chemin et à pousser les choses à bout. Joseph II étend déjà les mains vers la Moldavie et la Valachie et Catherine vers Gonstantinople.
On s'explique sans peine que, dans de telles conditions, Vergennes se soit résigné à examiner les hypothèses qui lui répugnaient le plus. En prévision d'une conflagration en Orient, un capitaine du génie, Mathieu Dumas, fut envoyé dans le Levant pour visiter les places fortes et les ports de l'archipel. « Sous le nom supposé de Vcrnon, et le prétexte de continuer les recherches de Choiseul-Gouffier, il prit terre à Candie, considérée dès lors comme le prix éventuel de secours fournis à la Turquie ou dune ncutra-