CHAPITRE IV
lité favorable aux Russes; il réussit à lever la carte de l'île et revint en France avec une fructueuse moisson de renseignements recueillis à Smyrne, en Morée, et jusque sur le Bosphore (1) . »
Cette mission n'est pas le seul indice de l'évolution que la crise de 1783 fît ébaucher à la pensée de Vergennes. Parmi les nombreux mémoires dont cette crise fournit le thème s'en trouvent deux, datés de juin 1783, et dus à la plume d'un fonctionnaire des Affaires étrangères, collaborateur de Vergennes, Gérard de Rayneval. Dans le premier sont examinés les « motifs qui doivent déterminer le roi à s'opposer à la destruction de l'empire ottoman et l'indication des moyens à employer pour rendre l'opposition de Sa Majesté efficace (2) ». La France a, d'après Rayneval, d'autant plus d'intérêt à la conservation de cet empire qu'il est plus faible et que le progrès y pénètre moins. « S'il survient une révolution, si les Turcs changent de maître, si l'on améliore leur constitution, si on les rend libres, si on les instruit, ils auront bientôt chez eux les arts et l'industrie, comme ils ont les matières premières; non seulement, ils parviendront à se suffire à eux-mêmes, mais ils entreront aussi en concurrence avec nous dans les marchés étrangers. D'un autre côté, la Turquie soumise à un gouvernement libre prendra facilement l'essor dont
(1) Léonce Pingaud, op. cit.
(2) Archives du ministère de la Guerre.
elle est susceptible; elle aura promptement une marine formidable; Constanlinople deviendra un des principaux ports de l'Europe, et le souverain qui y régnera dominera dans la Méditerranée et nous forcera, pour les contre-balancer, à augmenter considérablement notre marine ; notre marine marchande, dans la Turquie européenne comme dans la Turquie asiatique, sera infiniment réduite; Marseille déchoira promptement de sa splendeur actuelle et, tout ce que cette ville pourra espérer, ce sera un commerce d'échange dont il est impossible de prévoir retendue. » Tels sont les motifs que la France du dix-huitième siècle avait de redouter la renaissance de la Turquie, qu'on ne concevait alors possible que par l'intermédiaire d'une domination étrangère.
Gomment donc empêcher cette domination de s'introduire en Turquie? Rayneval ne croit possible de s'y opposer que moyennant la réalisation d'une quantité infinie de conditions : se joindre à la Prusse pour attaquer l'empereur; envoyer une escadre dans la mer Noire; décider l'Angleterre au moins à la neutralité; lancer l'Espagne contre les possessions autrichiennes d'Italie; soudoyer la Suède pour faire une diversion en Finlande; contenir le Danemark dans ['inaction; débaucher les membres de la Confédération germanique; occuper les Pays-Bas autrichiens à titre de nantissement. Rayneval ne se dissimule et ne passe sous silence aucune des difficultés que