CHAPITRE PREMIER
n'en est pas de même au Caire où consul et marchands occupent, le long du khalig, un petit quartier formé de maisons juxtaposées mais distinctes, et dénommé « contrée des Francs » (1). Ils y sont plus indépendants les uns des autres, mais aussi moins en sûreté que dans un khan; car la garde de janissaires qui veille aux barrières de la contrée et la clôture qui l'entoure la protègent moins efficacement que ne le font les hautes murailles et les lourdes portes des okelles (2).
Même lorsqu'il n'est pas agressif, le fanatisme religieux des indigènes donne à leur hospitalité un air d'hostilité et de mépris. Sur le fronton d'un por-
côté d'elle... Des Arabes avaient trouvé cette statue clans les ruines et ils l'avaient vendue à un interprète français qui voulait la faire passer dans sa patrie. Mais il mourut avant d'avoir pu exécuter son projet et, depuis ce temps, la statue était restée en butte aux chocs des ballots de marchandises que l'on remuait sans cesse autour d'elle et qui l'avaient même mutilée... Les logements sont au-dessus des magasins, les croisées sont, par conséquent, très élevées et une seule porte, bien solide, ferme ce vaste enclos. On la renforçait encore, dans les moments de tumulte, par des ballots amoncelés. Si le soulèvement ne s'apaisait pas, et si on avait lieu de craindre que le peuple fit quelque brèche, tout le monde se glissait par les fenêtres pendant la nuit et allait se réfugier à bord de quelque vaisseau. »
(1) En J 681, les Français d'Alexandrie et du Caire échangèrent une okellc et une contrée malsaines, où ils avaient habité jusqu'alors, contre celles où ils demeurèrent jusqu'à la fin du dix-huitième siècle.
(2) ... « Il est de vos intérêts et de la sûreté de vos biens que la nation soit ici fermée et, si vous me faisiez l'honneur de me croire, vous prendriez la sage résolution de faire bâtir un khan à la nation, qui ne reviendrait pas à 100 000 francs, en faisant apporter le bois et le fer... » (Le consul Benoist de Maillet à la chambre de commerce, le 16 avril 1703.)
tique qui séparait du reste de la contrée neuf maisons de marchands et que fit abattre le consul Le Maire en 1720, se lisait une inscription en caractères arabes dorés : elle appelait la malédiction du prophète sur ceux qui logeaient dans ce quartier et sur ceux qui le permettaient (1) . Rien ne rend mieux le caractère de l'hospitalité que l'Egypte d'alors offrait à nos marchands. Le soin de leurs affaires appelle fréquemment nos marchands hors de leurs maisons, à Alexandrie pour aller à « la marine » , au Caire pour se rendre à Boulak, sur le Nil. L'orgueil musulman s'oppose à ce qu'ils circulent à cheval, à l'exception du consul; mais ils vont et viennent au milieu des Arabes et des Turcs, vêtus de l'habit européen, ne conservant du costume indigène, qu'ils ont porté jusqu'au milieu du dix-septième siècle, qu'une coiffure spéciale, la « cesse » , sorte de bonnet noir garni d'un léger turban de soie bigarrée. Ces détails même de vêtement ne sont pas abandonnés à l'inspiration de chacun et fournissent matière à règlement.
Alors que l'instabilité de leur situation exigerait d'eux d'autant plus de discipline et de cohésion, les résidents français d'Egypte se signalent, généralement, par une humeur particulièrement turbulente. Ceux du Caire, entre autres, ont souvent maille à partir avec leurs consuls. L'un des meilleurs agents
(1) Le consul Le Maire à la chambre de commerce, 23 mars 1720.