CHAPITRE IV
diminueraient infiniment le temps, les frais, la perte des matelots qu'occasionnent les voyages par le cap de Bonne-Espérance et assureraient la préférence aux marchandises qui reprendraient l'ancienne route. » Mure n'a pas de peine à montrer que ce commerce n'a été tari que par suite des obstacles accumulés par l'incurie des Turcs et que, « ces entraves levées, il est hors de doute que le commerce des Indes peut se faire, comme autrefois, par l'Egypte, avec un avantage marqué sur les nations qui continueront à se servir de la voie du cap de Bonne-Espérance » .
Sur les côtes de l'Egypte, ses ports, ses rades, ses défenses, les conditions du débarquement, celles de la conquête, Mure n'émet guère d'idées et ne fournit guère de notions qui n'aient été, antérieurement, émises ou fournies par Tott. Son projet, toutefois, ne se borne pas à l'occupation du delta et du Caire : comprenant qu'il ne peut pas y avoir de tranquille possession de la Basse-Egypte sans qu'on soit maître de la vallée supérieure du Nil, il prévoit l'extension de la domination française jusqu'à la première cataracte. Sa longue expérience du pays, acquise grâce à un séjour prolongé, lui permet d'ajouter aux indications d'ordre stratégique des recommandations pratiques, sur les précautions à prendre pour prévenir l'influence du climat sur les troupes et pour mettre celles-ci à l'abri de la peste. L'Egypte conquise, Mure se préoccupe aussi des moyens de la protéger contre
les invasions. Deux petits forts à la première cataracte, pour tenir en respect les populations de Nubie, d'ailleurs assez paisibles; échelonnés d'Assouan au Caire, des détachements peu importants, à distance de vingtquatre heures au plus; un détachement au Fayoum; une forte garnison au Caire ; un petit corps de troupes à Damanhour, pour mettre le Béhéra à l'abri des incursions des Arabes de l'ouest; quelques redoutes pour garder la partie occidentale de la côte, entre la Tripolitaine et Alexandrie ; pour défendre ce port, un système complet de fortifications, comportant la remise en état des deux forts existants et une série d'ouvrages que détermineraient les gens du métier; à Aboukir, la forteresse actuelle, réparée; à Rosette, un ouvrage commandant l'entrée du fleuve; une redoute à l'entrée du lac Bourlos; un ou deux forts, bien munis d'artillerie, à l'embouchure de la branche de Damiette, qui a plus de fond que celle de Rosette; une ligne de fortifications, dont la nature reste à déterminer, le long des vingt-cinq lieues qui séparent Suez du lac Menzaleh, seul côté par où soit à craindre une invasion turque : telles sont les grandes lignes du plan de défense que Mure esquisse pour l'Egypte. La France achèvera d'y assurer la sécurité de sa domination en mettant dans ses intérêts Djezzar Ahmed pacha, qui s'est rendu à peu près indépendant en Palestine et n'aspire qu'à étendre son autorité sur la Syrie.