CHAPITRE IV
la France et à la détourner d'un objet plus important... En supposant que les îles de Candie et de Chypre pussent entrer dans son lot, elles ne devraient être considérées que comme des accessoires à l'objet principal, et la possession n'en serait pas à mépriser. » L'examen de leur position respective conduit Mure à émettre cette appréciation, qui a reçu depuis une si éclatante justification : « Dans le cas où l'empire ottoman serait envahi par ses voisins, l'île de Candie tomberait naturellement au pouvoir de la puissance qui s'emparerait de la Morée, et Chypre serait plus à la convenance de celle qui posséderait l'Egypte. » Mais, réservant pour plus tard cette entreprise complémentaire, Mure termine cet aperçu, si riche en vues justes et en conceptions que l'avenir a réalisées, par ce conseil, tant de fois déjà donné au gouvernement de Louis XVI : « Dans le cas où l'invasion de la Turquie serait impossible à prévenir par l'effet des négociations, le plus sûr serait de s'emparer, en même temps, de l'Egypte, qui pourrait seule, en ce cas, conserver à la France et augmenter même sa prépondérance sur les puissances commerçantes et maritimes. »
Le magistral rapport de Mure alla, comme les mémoires de Saint-Priest, attendre son heure dans les cartons du ministère des Affaires étrangères.
Si Vergennes n'en fit pas plus de cas, ce n'est pas seulement par antipathie naturelle et opposition de
principe contre la politique des partages. C'est par suite d'une confiance que le temps a justifiée dans la durée de l'empire ottoman. En 1783, tandis que Saint-Priest n'osait pas se faire fort de le conserver un an, Vergennes lui donnait encore vingt ans à vivre. Tandis que les moins pessimistes doutaient qu'une intervention armée de la France fût suffisante pour le sauver, Vergennes estimait que la neutralité du gouvernement français et son refus, hautement déclaré, de prêter les mains à un partage, suffiraient à l'empêcher de s'écrouler. On ne pouvait donc imaginer contradiction plus complète entre la politique de Vergennes et celle des partisans d'une action militaire en Egypte.
L'arrangement intervenu entre la Porte et la Russie en 1784 semblait précisément donner le signal d'une accalmie, dont la France se disposait à profiter pour prendre en mains le relèvement militaire de la Turquie. Ghoiseul-Gouffier qui s'embarqua, en avril 1784, pour Gonstantinople, où il venait de recueillir la succession de Saint-Priest, emmenait avec lui toute une mission d'ingénieurs, d'officiers de toutes armes et d'ouvriers, qui allaient travailler à remettre en état la flotte, les ports, les arsenaux, l'artillerie et l'armée du sultan. Était-ce au moment où la cour de Versailles se décidait à cette tentative que la proposition de conquérir l'Egypte pouvait avoir chance d'être accueillie par elle?
Des nombreux projets qui lui avaient été présentés dans ce sens, le gouvernement venait enfin de détacher, pour ainsi dire, un objet particulier, qui pouvait, à lui seul, former un tout distinct, un intérêt essentiel, dont il allait s'efforcer d'obtenir, séparément, la satisfaction.