CHAPITRE V
L'Egypte ici n'est pas une fin, elle n'est qu'un moyen. La fin dernière, le but essentiel, demeure l'Inde, qu'il s'agit d'atteindre pour en capter le commerce. Ramener le commerce de l'Inde dans la Méditerranée, en lui rendant l'accès de sa route primitive, et profiter de la situation prépondérante acquise en Egypte par les Français pour le placer entre leurs mains : ainsi peut se définir l'objet général de l'entreprise. Distincte, sinon indépendante, de la question d'Egypte, la question de Suez n'est qu'un des aspects de cette vaste et complexe question de l'Inde, qui se pose à la fois au Gap, en Egypte, dans le golfe Persique et dans l'Asie Centrale.
Maintes fois sollicité de revenir aux traditions de Colbert, le gouvernement se déroba, jusqu'en 1783, à ces pressants appels et fit preuve, à cet égard, d'une indifférence qui contraste, nous l'avons vu, avec l'activité des Anglais. Mais la paix de Versailles (1783) et, l'année suivante, l'envoi à Constantinople d'un nouvel ambassadeur, le comte de Ghoiseul-Gouffier (1781), vinrent donner le signal d'une remarquable tentative.
« Quant à la navigation de la mer Rouge, que le grand Colbert avait à cœur de procurer à la France, Votre Majesté ne doit pas s'attendre que la Porte, qui l'a refusée constamment à Louis XIV, se prête à la Lui accorder. » Ainsi s'exprimait Saint-Priest, avec une franchise un peu brutale, en s'adressant à
Louis XVI au retour de son ambassade. «Au reste, ajoutait-il quelques lignes plus bas, Votre Majesté peut aisément se passer du consentement des ministres ottomans. La station d'une ou deux frégates françaises dans la mer Rouge y assurerait son pavillon et le rendrait maître de ce riche commerce. » Mais avant d'employer la force, ne pouvait-on recourir à un autre moyen? A défaut du consentement de la Porte, ne pouvait-on se contenter de celui des maîtres de l'Egypte, sauf à solliciter ensuite la ratification du sultan? Jusqu'alors, c'est à Gonstantinople que le gouvernement français avait cherché la solution du problème; désormais, c'est au Caire qu'il transporte la négociation. C'est ce qui fait le caractère propre et l'originalité de la campagne diplomatique menée, de 1783 à 1787, par le maréchal de Gastries, le comte de Ghoiscul-Gouffier et divers agents subalternes, pour l'introduction du pavillon français dans la mer Rouge.
Dans le courant de l'année 1783, le maréchal de Gastries, ministre de la Marine, demanda à l'un de ses subordonnés des « observations sur le commerce que les étrangers font au Levant » . « Les Turcs, liton dans ce mémoire (I), consomment beaucoup de mousselines, de toiles et d'étoffes des Indes. Ils tireni ces marchandises parla voie de Suez. Nous ne
il) Aicli. AIT. ('ti-., ("artons commerciaux, 1783. Le document porte la mention : « Observations demandées par Monseigneur. »