CHAPITRE V
leur ferons cette fourniture qu'autant que nous parviendrons à faire le commerce de l'Inde par la mer Rouge. En attendant cette révolution si désirée, il est difficile d'imaginer qu'on puisse fabriquer en France, pour l'usage des Turcs, des mousselines, des toiles et des étoffes en concurrence avec l'Inde. » Approvisionner la Turquie en marchandises de l'Inde; c'est l'un des objets essentiels et des motifs déterminants qui sont alors invariablement invoqués pour justifier l'intérêt de la France à réunir, par la mer Rouge, le commerce de l'Inde à celui du Levant.
Est-ce cette observation qui inspira au maréchal de Gastries le plan dont il allait bientôt entreprendre l'exécution? ou bien l'idée en avait-elle déjà germé dans son esprit, lorsqu'il se fit fournir ces éclaircissements? Quoi qu'il en soit, l'année ne s'acheva pas sans que les trois mômes phrases eussent passé, mot pour mot, du mémoire composé à sa demande, dans des instructions données en son nom à un officier.
Au mois de juillet 1783, le gouvernement français envoya en Orient quelques officiers de marine, en vue de reconnaître « l'état de défense et les moyens d'attaque » des îles de l'archipel et des côtes de l'empire ottoman. Il profita de cette circonstance pour charger l'un deux, le comte de Bonneval, de se rendre en Egypte et d'y faire une enquête sur les
relations commerciales de Suez avec l'Inde. Les instructions (1) remises à cet officier commencent par reproduire à peu près textuellement le passage essentiel des « observations sur le commerce que les étrangers font au Levant » ; puis elles se poursuivent ainsi : « Le sieur comte de Bonneval prendra du sieur Mure, consul à Alexandrie, tous les éclaircissements relatifs à une exploitation si désirable. Il fera un voyage au Caire, et même à Suez, s'il le peut avec facilité. Il prendra une connaissance entière de notre factorerie du Caire, livrée à elle-même dans cette ville immense. » M. de Bonneval n'ayant pu remplir les termes de ce programme, les instructions qui lui avaient été données furent reproduites dans celles de Choiseul-Gouffier, en date du 9 mai 1784, où elles prirent place entre des articles relatifs à la mer Noire et à la Perse, dans le vaste plan commercial dont il faut faire honneur au maréchal de Gastries. L'ambassadeur était invité à fournir « un tableau de comparaison des deux voyages » par Suez et par Bassora, ainsi que « des cartes exactes tant de la mer Rouge que de ses côtes et des points principaux de l'Egypte ». Les instructions laissent voir une préférence marquée pour cette route, par laquelle un mes-
(I) Arcli. Aff. ('ii , correspondance de Turquie, vol. 109. 9 juillet 1 7s:i
(-) Aicli Ail .il., correspondance de Turquie, vol. 170. 9 m;ii