CHAPITRE V
A peine arrivé à Gonstantinople, le 10 décembre 1784, Choiseul-Gouffier chargea un lieutenant de vaisseau, M. de La Prévalaye, de la mission confiée, l'année précédente, à M. de Bonneval. Dans des instructions très développées (1), il le mit au courant de tout ce qui pouvait lui être utile, retour et débit des marchandises de l'Inde, résultats obtenus par les Anglais, etc., et lui traça pas à pas sa conduite. Aussitôt parvenu devant Alexandrie, La Prévalaye débarquera de sa corvette, la Poulette, sans autre suite qu'un dessinateur et trois ou quatre hommes de son équipage. Après s'être entretenu avec notre consul général, il se rendra à Rosette et remontera le Nil jusqu'au Caire, où le consul l'aura adressé à une personne sûre. Là, il liera connaissance avec le Grand Douanier Antoun Cassis, et fera en sorte de s'insinuer dans la confiance des beys. Il ne s'agit pas, pour le moment, dépasser une convention avec eux, mais seulement de chercher à connaître les droits qui seraient, le cas échéant, payés à Djeddah, à Suez et au Caire. La Prévalaye étudiera aussi les moyens d'établir à Moka et à Djeddah des agents officiels, reconnus par les Turcs. L'ambassadeur pourrait ensuite faire armer par quelque négociant un bâtiment dont il solliciterait l'admission à Suez. La mission de La Prévalaye n'eut malheureusement pas plus de succès
(I) Arch. Aff. étr., correspondance de Turquie, vol. 171.
que celle de Bonnevai : il suffit de la publicité donnée à sa venue pour l'empêcher d'arriver jusqu'au Caire.
Sans se laisser décourager par deux échecs consécutifs, Choiseul-Gouffier renouvela, au commencement de 1785, les mêmes instructions à un troisième officier de marine, M. de Truguet, commandant du brick mis à la disposition de l'ambassade. Il l'autorisa, en outre, à traiter avec les beys (1) . Truguet prit terre à Alexandrie, gagna le Caire sous un déguisement, et se mit en rapport avec un négociant marseillais, Charles Magallon, qui, depuis le transfert de notre consulat du Caire à Alexandrie, remplissait bénévolement envers ses compatriotes l'office du consul le plus dévoué. La femme de ce commerçant exerçait sur la principale femme de Mourad-bey une influence qu'elle faisait servir au bien de son pays. « Je ne cesse, par l'entremise de ma femme, écrit Magallon lui - même (2) , de cultiver l'amitié des grands. Il ne se passe pas de semaine et même de jour que nous ne nous rappelions à leur mémoire par l'envoi de petites bagatelles que nous savons Leur faire plaisir. Ma femme jouit de leur estime; elle n'aura pas de peine à m'y faire participer. »
(1) An li Ail rir., correspondance de Turquie, vol. 172. Lettre <l<- Choiseul-Gouffier, en date du 26 février 1785.
(2) Aicli. AIT. étr., Turquie, 172. Magallon à Choiseul-Gouflïcr, ï.\ ;.N,il 1785.