CHAPITRE V
Les succès incroyables de Truguet surpassèrent toutes les espérances de Ghoiseul-Gouffier qui en rendit compte au maréchal de Gastries, le 26 février 1785 (1). C'est avec orgueil qu'il comparait ce résultat presque gratuit aux millions dépensés par les Anglais et cette trilogie de traités, édictant toutes les garanties possibles, à leur traité déchiré de 17 75. Restait à obtenir l'assentiment de la Porte, dont les beys avaient réservé le consentement. Choiseul-Gouffier entreprit de « faire concevoir au grand vizir tous les avantages qui devaient résulter pour l'empire ottoman de sa condescendance à nos désirs » : le prix des marchandises de l'Inde a baissé dans tout l'empire, où elles sont plus recherchées que jamais; le tribut que la Turquie payait, de ce fait, aux Indes réduit grâce à l'ouverture de cette nouvelle voie. Le chérif de la Mecque n'aurait ni prétexte à se plaindre, ni profanation des villes saintes à redouter, puisque nos bâtiments n'aborderaient jamais à Djeddah. C'était, d'ailleurs, bien moins pour des motifs religieux, que par déférence aux avis intéressés de l'Angleterre et par ignorance des véritables intérêts de la Turquie que le précédent grand-vizir avait fait émettre un firman interdisant le commerce le plus avantageux de l'empire. Pour augmenter le poids de cette argumentation, Ghoiseul-Gouffier songea même à se pro-
(1) Arch. Aff. étr., Turquie, 172.
curer un diamant de 40 000 écus que le grand vizir faisait chercher partout. Notre ambassadeur rencontrait en effet, dans l'entourage du sultan, plus de préventions que jamais contre son projet. D'ailleurs, malgré toutes les précautions prises tant à Gonstantinople qu'au Gaire, des lettres de nos négociants d'Egypte ne tardèrent pas à répandre le bruit de nos succès. Ge simple soupçon, que Ghoiseul-Gouffier s'efforça aussitôt de démentir, mit tout le corps diplomatique en émoi. L'ambassadeur d'Angleterre multiplia surle-champ les démarches auprès de la Porte; tous les autres ministres suivirent son exemple. Dans ces conditions, il était à craindre qu'une confirmation solennelle des engagements pris par les beys ne servît qu'à stimuler le zèle de nos rivaux. Cette confirmation paraissait d'ailleurs de jour en jour moins probable. Le grand vizir venait d'être déposé, le mufti arrêté. Déjà la mort d'un capitan pacha qui nous était favorable avait privé notre ambassadeur d'un appui précieux (1) .
Sans renoncer à poursuivre une négociation dont il prévoyait la lenteur, Ghoiseul-Gouffier conseilla cependant de n'en pas attendre la fin pour profiter des avantages acquis. G ne clause du traité de Truguet avec les beys obligeait ceux-ci à faire bon accueil aux navires français qui arriveraient à Suez, avant la
(I) Arch. Aff. (Hi\, Turquie, 172. Choiscul-Gouffier à Caslrics, 26 mars 1785; Magallon ù Ghoiseul-Gouffier, 23 avril 1785.