CHAPITRE V
circonstances ne permettaient plus de l'expédier. La Porte s'était en effet décidée à ressaisir le pouvoir en Egypte et avait chargé le capitan-pacha de réduire les beys à l'obéissance (1787). Celui-ci venait précisément de recevoir leur soumission, quand une frégate française, la Vénus, commandée par le comte de Rosily, jeta l'ancre à Suez. Magallon sollicita aussitôt du capitan-pacha l'escorte nécessaire au transport des passagers et des dépêches : il fut éconduit. 11 plaça alors sous les yeux du capitan-pacha la « lettre de protection » que Ghoiseul-Gouffier avait, deux ans auparavant, obtenue de ce même officier, provisoirement investi des fonctions de kaimakam, en faveur des navires français venant des Indes. L'ambassadeur, objecta d'abord le Turc, avait abusé de sa complaisance en lui faisant prendre un engagement contraire aux intentions de la Porte; puis, comme Magallon insistait, il déclara ne rien pouvoir décider avant d'avoir consulté les négociants indigènes, qui faisaient le commerce de Moka et des Indes. Voici aussitôt Magallon en campagne, pour faire en sorte que cette consultation fût favorable à nos intérêts. Il y avait réussi et le chef des marchands avait répondu en ce sens au capitan-pacha, lorsqu'un fanatique, prenant la parole, s'écria que les Français accapareraient tout le commerce de la mer Rouge, de Moka et des Indes, réduiraient à la misère le schérif de la Mecque et finiraient par s'emparer du pays même.
Le eapitan-pacha renvoya Magallon aux objections de ce fanatique. Pourtant, après de nouvelles instances et sur l'assurance que la frégate ne contenait pas de marchandises, il consentit à lui laisser passer des provisions et à permettre que les passagers et les dépêches vinssent sans escorte au Caire. Encore fut-il enjoint à la Venus de repartir le plus tôt possible (l) . Une fois la difficulté aplanie et l'incident clos, Rosily, qui avait reçu mission de renseigner la cour sur les dispositions des beys et de s'employer à nous les rendre favorables (2), joignit ses efforts à ceux de Magallon au Caire et de Mure à Alexandrie pour nous concilier les créatures que le capitan-pacha avait placées à la tête du gouvernement. Ils réussirent, à force de patience et d'arguments, à convaincre ces Egyptiens de l'intérêt qu'ils avaient à favoriser le commerce des Français par la mer Rouge. Après le départ du capitan-pacha, Magallon acheva de gagner l'amitié des nouveaux beys et obtint du plus puissant d'entre eux, Ismaël, une lettre invitant les commerçants français de l'Inde à expédier des marchandises à Suez et leur promettant la protection de quiconque participait au gouvernement de l'Egypte (3) .
(1) Arcli. AIT. étr., correspondance consulaire. Alexandrie, lettres du consul .Mure, 4 niai 1787 et 20 juin 1787.
(2) Arcli. de la guerre. Lettre de Rosily à Mongc, 1798; lettre de
m ministre de la Marine, 31 mars 1787.
(3) Ai eh Ali. étr., correspondance consulaire. Alexandrie, 20 juin L787.