CHAPITRE V
Des missions comme celle de Martin de Montcamp attiraient forcément l'attention, provoquaient les intrigues des Anglais et faisaient monter jusqu'à 30 000 livres les frais d'une simple dépêche. Frappé des inconvénients que présentait le procédé auquel recourait le gouvernement, Magallon proposait, le 18 décembre 1787 (1), un système moins coûteux et plus sûr : Deux « pakbots » , dont l'un partirait en octobre et l'autre en mars, feraient le service entre l'Inde et Suez, où ils arriveraient approximativement en mai et en décembre; Magallon se faisait fort de trouver des hommes obscurs, pour porter les dépêches, à J'insu des Anglais et des gens du pays, jusqu'à Alexandrie, où elles seraient expédiées à Marseille sur des bâtiments nolisés par lui. Ainsi, à défaut du commerce, la poste au moins eût utilisé la route que deux siècles de persévérante lutte nous avait enfin ouverte. Mais des observations de Magallon le gouvernement ne retint que la critique d'un procédé coûteux et négligea l'indication d'un mécanisme pratique, économique et régulier; entraîné par la routine, il s'en tint, pour sa correspondance avec l'Inde, à la route maritime du cap de Bonne-Espérance; si bien qu'en fin de compte, ni marchandises, ni dépêches n'empruntèrent la voie de Suez, dont l'accès, si ardem-
Magallon, 17 novembre 1787 et de Martin de Montcamp, 18 novembre 1787.
(1) Arch. Aff. étr., ici.
ment convoité, si péniblement conquis, resta purement et simplement inutilisé.
Il en fut de même de la voie du golfe Persique. Choiseul-Gouffier en avait facilité l'usage à la Compagnie des Indes en lui ménageant à Bassora, dans la personne du consul et négociant Rousseau, un auxiliaire aussi actif que l'était Magallon au Caire. L'incurie de la Compagnie, aussi ancrée dans sa routine qu'intraitable sur son monopole, rendit cette facilité aussi stérile que les traités conclus avec les Beys pour le passage des marchandises par Suez.
Du côté de la mer Noire, c'est devant l'opposition de la Porte qu'avaient échoué les tentatives de Ghoiseul- Gouffier. Tous ses raisonnements étaient restés impuissants à vaincre la résistance des ministres du sultan, qui refusèrent d'accorder de bon gré à la France ce qu'ils avaient cédé, par force, à la Russie : « Si des brigands nous ont enlevé notre pelisse, répliqua le grand vizir à l'ambassadeur, ce n'est pas une raison pour que nos amis prétendent nous piller à leur tour. »
Le succès ne répondit donc aux efforts du gouvernement sur aucun des points du vaste plan commercial dont il avait poursuivi l'exécution, et la monarchie devait disparaître sans avoir vu s'ouvrir les deux roules (pic le maréchal de Castries confondait dans cette magnifique définition : « Le golfe Persique et la mer Rouge semblent être deux bras que la nature étend pour unir les Indes à l'Europe. »