CHAPITRE VI
lequel un habitant de Candie suppliait Louis XVI de « tendre aux Grecs la main secourable qui avait été la libératrice des Américains » et d'être pour les Cretois « un second Minos qui rappelle dans leur patrie la félicité, fruit d'une bonne administration (1) » .
Sans doute est-ce par considération pour l'intermédiaire, vétéran de la diplomatie, que Vergennes, contrairement à son habitude, crut devoir répondre autrement que par le silence à la supplique de ce Cretois. « Personne, écrit-il à Breteuil, ne doute de l'importance de l'île de Candie, du malheur de ses habitants, et des vœux qu'ils font pour changer de maître. II est également certain que cette possession, entre les mains du Roi, deviendrait la source de très grandes richesses. Si la politique de Sa Majesté n'est pas trompée, si chaque Élat reste, comme elle le désire, dans son intégrité, jamais l'île de Candie ne sera occupée par une puissance chrétienne et, quand il y aurait possibilité d'obtenir des Turcs la cession de cette île, Sa Majesté ne voudrait pas risquer d'élever une guerre, en profitant de leur faiblesse pour les dépouiller. Ce serait autre chose si l'empire ottoman était renversé, mais avant de songer à prendre part à
(1) Arch. Aff. étr., Turquie, 172. « Sire, que Votre Majesté daigne tendre aux Grecs la main secourable qui a été la libératrice des Américains et, quand la France adore l'image du plus grand des Henri dans un Roi comme lui père de ses peuples, puissent les Cretois retrouver dans votre auguste personne un second Minos, qui rappelle dans leur patrie la félicité, fruit d'une bonne administration! »
ses dépouilles, il est de la sagesse comme de la grandeur du Roi d'empêcher sa chute (1) . »
Les principes qui inspirent cette réponse guidèrent encore Vergennes dans la nouvelle crise provoquée par les exigences de la Russie. A défaut d'une médiation en forme, repoussée par l'Impératrice, il fit agréer ses bons offices et, croyant la France et la Turquie plus intéressées à la prolongation de la paix qu'à une satisfaction d'amour-propre, comptant d'ailleurs pour beaucoup de gagner du temps, il se hâta encore de désarmer la Russie en persuadant à la Porte de céder sur la question des Lesghis. Mais l'effet de cette concession fut, cette fois, sans lendemain. La discussion close sur un point, Catherine II s'empressa en effet de chercher un autre sujet de chicane et éleva des prétentions sur la souveraineté de la Géorgie : et, de nouveau, la Turquie sentit peser sur elle la menace d'une guerre.
La Russie n'avait pas attendu d'en tenir le prétexte pour chercher à fomenter, dans les États du sultan, des troubles qui lui servissent de diversion. L'Egypte lui avait paru se prêter à ce genre d'intrigues. Elle s'était chargée de pourvoir au recrutement des Mameluks et, peuplant cette milice de ses sujets et de ses créatures, elle avait ainsi ménagé à sa politique mi moyen d'action de premier ordre. Dès 1786', le
(I) Arch AIT. étr., Turquie, 172.