CHAPITRE VI
quart des Mameluks des nouvelles maisons se composait de Russes, le reste de Géorgiens et de Circassiens; Ibrahim-bey faisait venir de Russie 500 Mameluks et Ghoiseul-Gouffier se demandait avec inquiétude ce qui arriverait si, «au lieu de 500 jeunes paysans, le gouvernement russe lui envoyait 500 soldats bien exercés, avec des officiers pour les commander (1) » . Instruit des relations suspectes qui s'étaient établies entre les beys et la Russie, Vergennes, qui ne pécbait cependant pas par excès de défiance, prescrivait à Ghoiseul-Gouffier de les faire surveiller de près : « Il serait important, écrivait-il, que vous eussiez quelqu'un qui pût vous instruire exactement des menées des Russes en Egypte. Non que je croie que cette puissance soit en état d'exécuter tout ce qu'elle projette, mais il peut arriver un moment où le soulèvement des beys embarrasserait beaucoup la Porte, et Ton doit toujours penser que l'Egypte est le grenier de Gonstantinople (2) . »
Tout porte à croire en effet que la Russie ne s'intéressait à l'Egypte qu'au point de vue d'une diversion.
Mais l'Egypte pouvait voir pour d'autres puissances une valeur propre, qui la leur fît convoiter. La notion de cette valeur, l'intérêt de cette conquête, depuis longtemps connus de l'Autriche, n'y avaient
(1) Arch. Aff. étr., Turquie, 174. Cboiseul-Goufticr, 11 mars 1786.
(2) Arch. Aff. étr., Turquie, 174, Ver<jcnnes, 14 juin 1786.
pas été perdus de vue. Réédité à Leide en 1785, l'ouvrage de Jauna (1), cet apôtre attardé d'une croisade ayant l'Egypte pour but, empruntait aux circonstances un caractère d'actualité.
L'attention du gouvernement anglais fut, en cette même année 1785, directement appelée sur l'Egypte. Le R. Honorable Henry Dundas, secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, reçut d'un commerçant anglais, mêlé aux négociations de ses compatriotes pour s'ouvrir la route de Suez, un mémoire intitulé : » Spéculations on the situation and resources of Egypt. » L'auteur était ce Baldwin (2) qui, en 1775, s'était chargé de veiller sur le passage à travers l'Egypte des voyageurs et des correspondances de l'Inde. Depuis cette époque, Georges Baldwin n'avait cessé de travailler à établir des communications régulières entre l'Angleterre et l'Inde par la mer Rouge. C'est une curieuse figure que celle de ce franc-tireur de la politique anglaise, qui, sans mandat officiel, entreprend de procurer à son pays le bénéfice de la voie de Sue/, intéresse à cette cause, dont il a fait la sienne, les administrateurs de la Compagnie des Indes orientales, l'ambassadeur d'Angleterre à Gonstantinople, le cabinet de Londres, et fait finalement agréer ses services. C'est lui qui, en 1778, donne aux Indes la première nouvelle de la guerre avec la France.
(1) Voyez cli.ij). i, p. 25.
(2) Voyez chap. ni, p. 54.