CHAPITRE VI
En 1781, il part pour l'Angleterre; découragé de voir son rêve lui échapper perpétuellement, il est sur le point de perdre tout espoir, quand les événements d'Orient viennent exercer sur les dispositions des ministres anglais une influence favorable à ses desseins. Mandé par Dundas à l'India Board, Baldwin est invité à donner son avis sur la situation. C'est alors (1785) qu'il remet au secrétaire d'État le mémoire auquel nous avons fait allusion (1). Il ne se borne pas à décrire la situation, le commerce, les productions de l'Egypte : il en analyse aussi les moyens de défense, « L'Egypte, dit-il, est accessible de tous les côtés, à cause de l'ignorance et du défaut de discipline qui caractérisent ses maîtres actuels. Toutes les avenues en sont ouvertes et aucune n'est gardée. » Après avoir montré l'Egypte désarmée, Baldwin en signale « l'importance pour l'Angleterre, simplement en raison de son utilité pour la correspondance politique et commerciale avec l'Inde » . Il n'a garde d'en passer sous silence l'importance pour la France et il insiste particulièrement sur la possibilité d'une conquête de l'Egypte par nos armes. "L'Angleterre, dit-il, doit surveiller d'un œil jaloux les machinations de la France. » L'Egypte serait,
(1) fies détails qui précèdent, ainsi que le texte de ce mémoire et
celui (Je documents ultérieurs, sont contenus dans un ouvrage de
Baldwhs : Polilicul rccollections, relative la Egypt, etc. Londres,
selon lui, la part de cette puissance dans un partage que font craindre la situation de l'empire ottoman et les ambitions de l'Autriche et de la Russie. « La France, en possession de l'Egypte, posséderait la clet du commerce du monde; elle en ferait l'entrepôt de l'univers, la terreur de l'Orient, par la facilité avec laquelle elle y transporterait ses troupes, quand elle le voudrait et en tel nombre qui lui conviendrait; et l'Angleterre verrait ses possessions de l'Inde à la merci de la France. » Ainsi, sans énoncer la proposition de s'emparer de l'Egypte, Baldwin réunissait tous les arguments qui pouvaient convertir à ce projet le gouvernememt anglais. Celui-ci le nommait consul général d'Angleterre en Egypte et Baldwin prenait, l'année suivante, possession de son poste.
Le danger d'une nouvelle guerre turco-russe et l'intérêt croissant que l'Egypte excitait dans d'autres pays concouraient donc simultanément à ramener vers elle l'attention des Français.
Telle était la situation quand Catherine II entreprit, à travers les provinces méridionales de son empire, un voyage dont la seule annonce mit tous les esprits en ébullition (1). On y vit comme l'aveu public des ambitions qu'elle nourrissait, en même temps qu'une provocation à l'adresse de la Turquie. Ce fut bien pire à mesure qu'on connut les incidents dont furent
(1) Ce voyage dura du 15 janvier au 22 juillet 1787.