CHAPITRE VI
marquées les étapes de ce voyage triomphal, accompli en grand appareil militaire, avec une escorte dans laquelle figuraient les ambassadeurs d'Angleterre, d'Autriche et de France. A Kaneef, le roi de Pologne vient se joindre au cortège. A Kief, l'impératrice admet à son audience les députés des Lesghis, « ces petits magots qui, de par la médiation française, sont devenus ses sujets » . Des courtisans de Versailles, des héros de la guerre d'Amérique, comme Alexandre de Lameth et Edouard Dillon, accourent lui offrir leur épée. A Kherson, elle passe sous un arc de triomphe dont le fronton porte une inscription grecque, aussitôt traduite : chemin de Byzance. Joseph II étant venu la rejoindre, les ministres de Russie et d'Autriche sont mandés en hâte, auprès de leurs souverains. A Baktchi-Seraï, Catherine II vient occuper le palais des khans de Grimée, naguère encore tributaires de la Porte. A Krementchuk, elle passe en revue son armée et à Sébastopol sa flotte. Chaque étape de ce voyage sensationnel est donc pour Catherine II l'occasion de démonstrations qui sont autant de défis à la Turquie. Encore ces démonstrations ne sont-elles que la mise en scène des exigences auxquelles la Porte est invitée à faire droit : reconnaître l'indépendance de la Géorgie, faire cesser sur la frontière les hostilités des Khirgiz et des Abazes, régler certaines questions de salines pendantes entre les gouvernements de Kinburn et d'Ot-
chakof, accepter un consul russe à Varna, s'expliquer sur ses armements, s'engager à ne plus changer aussi fréquemment les hospodars de Moldavie et de Valachie, telles sont les principales revendications dont le volumineux mémoire, établi à Kherson par Catherine et Joseph II, est, pour comble d'ironie, décoré du nom de plan de conciliation (1) .
Tenir la Russie en respect et la mettre à la raison n'était possible qu'avec le concours de l'Autriche, et l'Autriche, qui s'était dérobée aux instances de la France, avait emboîté le pas derrière la Russie. Dès lors, désarmer la Russie par la soumission de la Turquie demeurait, cette fois, le seul moyen de prévenir la rupture : mais l'attitude de la Porte ne laisse, dès l'abord, subsister aucun espoir en sa résignation. Malgré les conseils de Ghoiseul-Gouffier, auxquels ils préfèrent ceux des réprésentants anglais et prussien, les Turcs prennent le parti de regimber. Aux provocations de Catherine II, ils répondent en envoyant une force navale montrer leur pavillon à l'embouchure du Dnieper et, à ses exigences, ils ripostent à leur tour par des revendications. Toutes les concessions postérieures au traité de Kainardji, sans en excepter la convention de 1783, devront être annulées; les navires russes soumis au droit de visite à leur passage par le Bosphore; les consuls russes convaincus d'intrigues
(I) Cf. M Pinçai r>, op. rit., p. 187.