‹ Les origines de l'expédition d'ÉgypteChapitre 88 sur 173 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

punis par leur gouvernement et des consuls turcs admis en Russie; les prétentions de l'Impératrice sur la Géorgie formellement démenties. Gomme il a répliqué à cet ultimatum en maintenant toutes les exigences de sa cour, le ministre de Russie à Gonstantinople, Boulgakoff, est sommé par le grand vizir d'avoir à consentir, dans le délai d'une heure, à la restitution delà Grimée; faute de quoi, il est conduit et enfermé aux sept tours (16 août 1787) .

En France, on n'a pas attendu que ce dénouement se fût produit pour en entrevoir les conséquences. Les suites que peut avoir pour la Turquie une défaite dont personne ne doute préoccupent l'opinion dès l'instant où une rupture s'annonce comme inévitable, c'est-à-dire dès le début du voyage de Catherine II. Ace moment critique, Vergennes vient précisément à mourir. Sa disparition est, pour les adversaires de sa politique, un encouragement à revenir à la charge auprès de son successeur, Montmorin. Aux prises avec une situation hérissée de difficultés, ce ministre, qui n'apporte au pouvoir ni système préconçu, ni autorité personnelle incontestée, ne semble pas être homme à n'en faire qu'à sa tête. La politique de son prédécesseur lui fait défaut d'elle-même, plutôt qu'il ne l'abandonne : c'en est fait, ou peu s'en faut, du crédit de la France auprès de la Porte qui ne peut plus être relenue sur la pente où la poussent l'Angleterre et la Prusse. Volontaire ou forcé, l'abandon de la politique

de Vergennes, à laquelle Montmorin n'en substitue aucune autre, le laisse désemparé, sans fil conducteur, en présence d'événements dont la direction lui échappe de plus en plus.

C'est dans ces conditions qu'un plan de conduite fut suggéré à Montmorin. Ce plan n'eût-il par luimême aucun intérêt, — ce qui n'est d'ailleurs pas le cas, — qu'il en emprunterait à la personnalité de l'auteur. La vie du duc de Lauzun (1) est un vrai roman, et un roman de mœurs du dix-huitième siècle; les dissipations, les aventures tapageuses, les plus tendres liaisons y alternent avec les campagnes, les expéditions lointaines, les missions diplomatiques officieuses. Rien n'y manque, même pas le dénouement tragique qui termine tant de romans vécus en même temps que celui-là : car, après avoir fait peau neuve avec la France, le héros, devenu le général Biron, finit par porter sa tête sur l'échafaud. Le personnage n'est pas moins original que sa destinée; il résume toutes les qualités et tous les défauts de sa caste et de son temps : la grâce, l'esprit, la bravoure, la générosité, la sensibilité, la passion, la légèreté et l'inconséquence. Une réputation de frivolité bien établie et, avouons-le, amplement méritée, a caché à ses contemporains tout ce qu'il avait de ressources, d'intelligence et d'énergie. La Révolution seule lui a

(1) Voyez le Duc de Lauzun, par Gaston Maucius, 2 vol. Paris, Plon-Nourrit,

Page 1