‹ Les origines de l'expédition d'ÉgypteChapitre 89 sur 173 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

fourni une scène politique et militaire à sa taille, mais avec une trappe au bout.

En 1787, Lauzun est à Versailles, recherché, adulé, mais impatient de dépenser son activité autrement qu'en aventures, tourmenté du désir de jouer un rôle, de prouver sa valeur, de se rendre utile. La campagne de Corse n'a été que son début dans la carrière des armes; la cour n'a pas rendu justice à la campagne du Sénégal, dont il a eu la direction; celle d'Amérique, où il s'est distingué, ne l'a pourtant pas porté au premier plan. En politique, il s'est fait la main en remplissant diverses missions confidentielles à Londres et à Varsovie, en s'employant sans succès à poser les jalons d'une alliance entre la France et la Russie, et en conseillant au gouvernement l'acquisition du Sénégal, qu'il fut chargé de conquérir. La crise orientale de 1787 le trouve inoccupé, sans autre emploi, à quarante ans, que le commandement de son régiment de Lauzun-Hussards, qui l'absorbe peu en temps de paix, toujours à la recherche d'une occasion de donner sa mesure. L'exemple de beaucoup de ses pareils, qui ont adressé des mémoires aux ministres et quelquefois gagné à ce jeu une ambassade ou une mission secrète ; l'expérience que lui-même a faite de ce moyen, dans l'affaire du Sénégal; l'arrivée au pouvoir de Montmorin, qui ne paraît savoir à quel saint se vouer : tout encourage Lauzun à tenter la chance, à venir au secours d'un ministre désorienté et

à offrir, en même temps, ses lumières et ses services. C'est l'entrevue de Kherson et l'espèce de tableau dressé par Catherine de ses revendications qui décident Lauzun à rompre le silence. Il adresse à Montmorin une lettre-rapport, sur « la situation de la France au Levant (l) », comptant bien qu'elle sera placée sous les yeux mêmes du roi. « L'Impératrice, nous n'en pouvons pas douter, veut chasser les Turcs d'Europe et finir sa brillante carrière sur le trône de Gonstantinople. » Voilà le point de départ de toute l'argumentation. Or, les intérêts de la France « diffèrent de ceux de toutes les puissances qui peuvent prendre part à cette immense révolution » . La Prusse et l'Autriche ont trop d'intérêt à se faire payer leur complaisance par la Russie pour qu'on puisse les décider à s'opposer aux entreprises de Catherine II. Il n'y a de médiation possible que de la part de la France, mais, à Berlin comme à Vienne, on refusera de s'associera cette médiation, et, à Pétersbourg, on la repoussera. Il sera facile à l'Impératrice de se faire attaquer par les Turcs et « l'empire ottoman sera écrasé avant d'avoir pu être secouru. Qu'importe que ce grand coup soit frappé en 87 ou en 88 ! il n'en sera pas moins fatal à la France. Elle perdra le commerce du Levant qui est, pour les provinces méridionales, un objet de 80 millions par année. Elle aura la dou-

(1) Arch. nation., t. L527.

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