‹ Les origines de l'expédition d'ÉgypteChapitre 90 sur 173 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

leur de voir l'Angleterre s'en emparer pour prix de tous les secours indirects et clandestins qu'elle aura donnés à la Russie pendant le cours de cette grande expédition » .

Tel est le danger dont la crise orientale menace la France : or, il existe un moyen d'y parer, de venir en aide aux Turcs, « habilement pour eux, avantageusement pour nous » , et sans qu'il nous en coûte rien. « Chargeons-nous de garder pour eux et à leurs frais l'Egypte, Candie, Rhodes et Chypre. » Ils y gagneront de pouvoir dégarnir ces possessions et en employer les garnisons à la défense de leurs frontières d'Europe et d'Asie, sans avoir à craindre ni insurrections locales, ni attaque d'une puissance étrangère. Si les Turcs échappent à la destruction, soit que la guerre n'ait pas éclaté, soit qu'ils aient résisté avec avantage, nous leur restituons fidèlement les territoires confiés à notre garde et nous conservons le commerce du Levant comme par le passé. Si l'empire ottoman est détruit, nous restons propriétaires des territoires que nous avons occupés et « ces riches et fertiles acquisitions nous rendront encore les maîtres du commerce du Levant » .

Si le ministre approuvait son plan, Lauzun demandait à être envoyé à Gonstantinople, afin d'en faire part à Ghoiseul-Gouffier. Il ne doutait pas que l'ambassadeur n'obtînt facilement l'assentiment de la Porte à un projet si avantageux pour elle. Les me-

sures d'exécution, le nombre des troupes seraient arrêtés sur place, d'un commun accord. La corvette en station à Gonstantinople transporterait Lauzun, accompagné de quelques officiers intelligents, partout où il aurait besoin d'aller et le ramènerait en France, sa mission terminée.

Montmorin, ayant lu la lettre-rapport de Lauzun, convint avec lui des avantages de la proposition. Il objecta toutefois l'inconvénient de paraître commencer un partage, auquel la France ne pouvait consentir. Il craignait, par une mesure où l'on pouvait voir une sorte d'agression contre la Turquie, de stimuler les convoitises de la Russie, au moment même où cette puissance lui semblait, bien à tort d'ailleurs, revenir à des dispositions plus pacifiques. Finalement, il eut recours à la suprême ressource des hésitants : il attendait un courrier, les circonstances décideraient de sa résolution.

Lauzun ne se tint pas pour battu. Rencontrant Montmorin le 29 août, il l'entreprend de nouveau au sujet de son plan et développe, dans une lettre qu'il lui adresse le lendemain (1), les arguments qu'il n'a pu que lui résumer la veille. Le moment est venu de prendre un parti : les Turcs, prévenant l'attaque de leurs adversaires, ont déclaré la guerre à la Russie. Gctte déclaration de guerre doit-elle changer quelque

(I) Aidi. nation., ^>0 août 1787, i. 1527.

Page 1