‹ Les origines de l'expédition d'ÉgypteChapitre 91 sur 173 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

chose à nos dispositions envers les Turcs? Est-ce parce qu'ils ont rompu, sans notre aveu, des engagements pris sous notre médiation, que nous devons les abandonner à leur sort? Après comme avant, les raisons que nous avons de redouter la destruction de la Turquie restent les mêmes. « Ce n'est point une nation stupide... que nous devons considérer comme notre alliée : c'est le sol sur lequel elle existe qui est véritablement notre allié nécessaire, indispensable. » Quand bien même la Russie nous garantirait, dans le Levant, les mêmes avantages commerciaux que les Turcs, nous ferions un marché de dupe. Notre commerce avec les Russes ne pourrait jamais être que précaire, subordonné aux progrès que les Russes eux-mêmes feraient dans l'industrie et qui leur permettraient de se passer de nous. Le mouvement d'impatience des Turcs n'enlève donc rien de son opportunité au plan de Luzun, mais ne doit qu'en hâter l'exécution. La Russie elle-même peut-elle exiger de nous une abstention complète? Elle prendra facilement son parti du secours que nous porterons à ses adversaires sur des points éloignés du théâtre de la guerre.

Mais il existe une raison plus forte que toutes de réaliser le projet de Lauzun. L'initiative hostile des Turcs est le résultat d'une machination de l'Angleterre, qui a accepté de faire le jeu de la Russie à condition qu'elle-même obtiendrait l'Egypte. » La pos-

session de l'Egypte donne à l'Angleterre la disposition des plus courtes communications avec l'Inde, lui en assure le commerce exclusif et la rend bientôt maîtresse de la moitié du monde (1). La progression au désavantage de la France est incalculable, si, en cessant d'appartenir aux Turcs, l'Egypte appartient à une autre puissance. Une guerre opiniâtre et ruineuse ne pourra pas l'arracher aux Anglais, si nous les laissons s'en emparer. Ce moment de détermination et de courage suffît pour nous l'assurer par des moyens honorables et peu dispendieux. » Soucieux de tout ce qui peut accroître l'autorité de ses conseils, Lauzun rappelle que l'acquisition de l'Egypte a été le « projet favori» deChoiseul (2), le « roman politique qui occupait le plus souvent ses rêveries » : et il presse Montmorin de réaliser le rêve de ce grand ministre. Qu'on l'envoie, sansperdre de temps, porter ce plan à Ghoiseul-Gouffier ; que tout se prépare en France, pendant que Lauzun et l'ambassadeur négocieront à Gonstantinople, « et il n'y aura point de puissance qui ose disputer à la France cette conquête incomparable à toute autre, dissimulée sous le nom modeste de possessions turques gardées momentanément pour l'empire ottoman » .

(1) « Si les Anglais étaient possesseurs de l'Inde, le commerce deviendrait tellement ruineux pour toutes les autres puissances de l'Europe, qu'elles seraient obligées d'y renoncer. » En marge dans I texte de la lettre de Lauzun.

2) Voyez, chap. ii, p. 40.

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