CHAPITRE VT
Montmorin fut personnellement assez frappé par l'argumentation de Lauzun, dont il n'était pas éloigné d'adopter la proposition. Mais il fut loin de trouver des dispositions analogues chez ceux de ses collègues qu'il entretint de la question : les autres membres du Conseil du Roi ne cachèrent pas leurs préventions contre un plan qu'ils estimaient aventureux et se montrèrent hostiles à toute résolution hasardeuse. Le 5 septembre, Montmorin vit Lauzun, qui attendait la réponse du ministre pour rejoindre son régiment : il lui fit part et de son impression, et de celle de ses collègues ; il lui laissa entendre que, selon toute vraisemblance, la France abandonnerait les Turcs purement et simplement, sans conditions, et qu'en tous cas, aucune décision ne serait prête avant quinze jours. Lauzun s'ingénia encore à combattre les objections des adversaires de son plan et, selon son habitude, développa dans une lettre du même jour (I) les arguments qu'il avait présentés, le matin même, à Montmorin.
Il n'est plus temps de s'opposer à la chute de l'empire ottoman : mais nous ne pouvons pas nous résigner à ce qu'il entraine dans sa chute notre considération et notre commerce; nous ne pouvons tolérer cette révolution qu'à des conditions dictées par nous et avantageuses pour nous. On objecte à Lau-
(1) Arch. nation., t. 1527, 5 septembre 1787.
zun que la France ne peut occuper l'Egypte pour le compte des Turcs sans réunir contre elle les Turcs eux-mêmes, les Russes, les Autrichiens et les Anglais. Rien n'est moins certain, voire même moins probable, que l'opposition des trois premiers. Les Turcs hésiteront à se faire une ennemie de la France, qui est encore leur alliée, en essayant de s'opposer à ce qu'ils ne pourront empêcher. Le prince de Nassau, intimement lié avec Potemkine, répond des dispositions de Catherine II : aussi bien l'Impératrice, satisfaite d'avoir ajouté Gonstantinople à son empire, nous abandonnera-t-elle sans regret un pays séparé de ses nouvelles possessions. Quant à l'empereur, peut-il trouver à redire à ce que la France suive, en somme, son exemple, et fasse en sorte de ne pas rester les mains vides? D'ailleurs, il n'est pas assez sûr de la tranquillité de ses États pour risquer une guerre contre nous. Si cependant Catherine II, inquiète du secours passif que nous apporterions aux Turcs en gardant l'Egypte pour leur compte, insistait fortement pour que nous n'en fissions rien, que devrions-nous faire? Céder à ses instances, mais ne pas renoncer pour cela à notre projet et « nous emparer hostilement de l'Egypte, plutôt que de ne pas nous en assurer la possession ». A ce parti, qui a le grave inconvénient de nous contraindre à abandonner ouvertement la Turquie et de nous amener à faire cause commune avec ses agresseurs, Lauzun préfère le premier, plus