CHAPITRE VI
conforme à la dignité et à la loyauté du roi. Mais tel est l'intérêt qu'il voit, pour la France, à l'acquisition de l'Egypte, qu'il n'hésite pas à se prononcer en faveur d'une conquête pure et simple, plutôt que de laisser ce pays nous échapper. D'ailleurs, afin de ne rien négliger pour éviter cette extrémité, on pourrait dépêcher à Catherine II le prince de Nassau et le charger d'obtenir de l'Impératrice qu'elle consente à l'occupation de l'Egypte par les troupes françaises pour le compte des Turcs. Sans doute ne serait-il pas impossible à Nassau de faire entendre raison à Potcmkine sur ce point et, par l'intermédiaire de Potemkinc, à l'Impératrice elle-même. Mais, quoi qu'il advînt, il faudrait occuper l'Egypte, en dépôt, si Catherine II ne s'en offusque pas, pour notre propre compte, dans le cas contraire.
Restait à répondre à l'objection tirée d'une guerre avec l'Angleterre. « J'ose prononcer, déclare Lauzun, qu'il faudrait faire la guerre à l'Angleterre, plutôt que de souffrir qu'elle s'emparât de l'Egypte, à plus forte raison pour la conserver. » Et comme il est au courant du plan commercial que Ghoiseul et Gastries ont essayé de réaliser, il conseille à Montmorin de s'y reporter et de relire les dépèches de notre ambassadeur à Gonstantinople, pour se convaincre « de la prodigieuse importance de l'Egypte et de la nécessité indispensable de l'arracher , à quelque prix que se soit, à l'avidité des Anglais. » Si les An-
glais n'avaient pas autant intrigué en Turquie et en Russie, on pourrait, à la rigueur, nier qu'ils eussent des vues sur l'Egypte. « Mais il n'est plus permis d'en douter : les Anglais ont sur l'Egypte des prétentions cachées, qu'ils appuient par toutes les intrigues imaginables. Quelle autre raison, quel autre intérêt aurait pu les engager à fomenter obscurément la rupture qui vient d'éclater entre la Porte et la Russie? Ils ont cru ce moyen immanquable pour déterminer la Russie à un traité d'alliance, dont la première condition serait très certainement l'abandon de l'Egypte. » Si, pour couper court à cette machination, une guerre est nécessaire, il ne faut pas hésiter à la faire. L'Angleterre n'est d'ailleurs pas aussi à craindre pour la France qu'on se l'imagine. Les conséquences d'une guerre pour son commerce font qu'elle y regarde toujours à deux fois, avant de s'y résoudre. Nous pouvons toujours être prêts avant elle à entrer en campagne. En parlant net et clair, dès les premières menaces de complications, et en agissant résolument, nous aurons toujours chance de l'amener à souscrire à ce que nous voulons d'elle. Raison de plus pour montrer à tous, par nos déclarations et par nos actes, que nous savons où nous voulons en venir et que nous sommes résolus à l'obtenir. u Vous m'avez fait trembler, monsieur le comte, écrit Lauzun à Montmorin, en me disant hier que, selon toute apparence, nous abandonnerions les Turcs pu-