CHAPITRE VI
rcment et simplement, sans aucune condition... Vous m'avez encore effrayé en me disant que, quelque pressant qu'il fût de prendre un parti, il était probable que rien ne serait décidé avant quinze jours. » Et Lauzun de s'élever, avec autant de force que de raison, contre ces deux tendances : abandonner les Turcs sans compensation est un parti « aussi dangereux que lâche, authentiquement dicté par la crainte » ; l'incertitude est « un désavantage réel » , qu'on attribuera à nos troubles intérieurs. « On évite toujours la guerre, en montrant que l'on est en état de la faire et qu'on ne la craint pas » . C'est dans les quarantehuit heures qu'il faut prendre un parti, qu'on ne prendra pas meilleur en quinze jours. Ce parti, Nassau pourrait être chargé d'en porter la notification à Catherine II, pendant que Lauzun irait en donner connaissance à Ghoiseul-Gouffier; il se faisait fort d'être à Gonstantinople en trois semaines, après s'être arrêté deux jours à Vienne, si Montmorin le jugeait à propos. Le temps nécessaire à ces deux missions eût été mis à profit, en France, pour tout préparer, en vue de « nous rapprocher de l'archipel et de l'Egypte » .
Quarante-huit heures — terme fixé par Lauzun — quinze jours — délai prévu par Montmorin — s'écoulèrent sans que le Conseil du Roi se décidât à adopter une ligne de conduite. Cependant, la situation s'aggravait. Joseph II mettait les Turcs en demeure de
satisfaire à des exigences, qui n'avaient d'autre raison d'être que de lui fournir un prétexte de rupture. Tandis que la crise s'étendait en Orient, des complications nouvelles surgissaient en Occident. Prenant prétexte d'un conflit survenu entre le prince d'Orange et ses sujets, Frédéric II faisait envahir la Hollande par ses troupes. En présence de la guerre d'Orient comme des événements de Hollande, le gouvernement français gardait la même attitude passive, qui équivalait à l'aveu de son impuissance et lui faisait perdre ce qui lui restait de prestige en Europe. Demeuré à Paris pour être plus à portée d'agir sur Montmorin, Lauzun assistait, navré, à l'effacement de la France. Bien que ses trois précédentes lettres fussent restées sans résultat, il ne se tenait pas encore pour battu. Un écho des négociations en cours avec la Russie, l'Autriche ou l'Angleterre; une nouvelle, exacte ou controuvée, du théâtre de la guerre : tout lui est prétexte à revenir à la charge et à remettre en avant son projet.
Apprend-il qu'on prête à l'Angleterre l'intention de formuler une proposition de désarmement? Il songe aussitôt à saisir cette occasion pour nous assurer que Londres ne mettra pas obstacle aux expéditions que nous pourrions diriger sur l'Egypte. « Je ne sais si je me trompe, écrit-il à Montmorin (1), mais
(1) Arch. nation., I. 1527. Lauzun à Montmorin, Paris, 26 septembre 1787.