CHAPITRE VI
il me semble que, dans les circonstances présentes, l'acquisition de l'Egypte devient indispensable à la dignité, à l'honneur même de la France. Nous serions, à mon opinion, ignominieusement déshonorés aux yeux de toute l'Europe, si, après ce qui vient de se passer en Hollande, nous abandonnions les Turcs pour nous lier avec l'Empereur et l'Impératrice, sans tirer un parti avantageux et convenable de cette alliance et de notre coopération au partage de l'empire ottoman. »
Trois jours après (1), Lauzun reprend la plume. a Le bruit public » lui apporte la confirmation de la crainte dont il est lui-même harcelé : secrètement liés avec l'Empereur et la Russie, nous prendrions prétexte d'une rupture accomplie sans notre aveu pour abandonner les Turcs à leur sort; un reste de scrupule nous empêcherait de partager la proie que nous livrons. Cette hypothèse, dont la rumeur publique fait une réalité, met Lauzun hors de lui : ce reste de scrupule lui paraît tenir bien plus à la faiblesse qu'à la délicatesse. « Dussions-nous n'en jamais prendre possession, conclut-il, il faut nous choisir une part et nous la faire assigner dans le partage général; il faut déclarer hautement que nous le voulons. »
Cette part, la Russie eût été disposée à nous la reconnaître : c'était du moins ce qui résultait d'un
(1) Arch. nation., t. 1527, 29 septembre 1787.
bruit venu aux oreilles de Lauzun, d'après lequel Catherine II nous eût fait « annoncer les dispositions les plus amicales, son consentement à tout ce qui pourrait nous convenir (1) ». L'incapacité des ministres de Louis XVI irait-elle jusqu'à ne pas voir le parti à tirer de cette ouverture, ou leur timidité jusqu'à ne pas oser en profiter? Telle est l'opinion qu'ils ont donnée à Lauzun de l'une et de l'autre, qu'il n'hésite pas à les croire capables de tant d'incurie ou de faiblesse : et il écrit à Montmorin pour secouer son inertie. Assurés des bonnes dispositions de la Russie, de qui avons-nous à redouter l'opposition? Est-ce de l'Empereur? Il a trop d'intérêt à nous donner satisfaction. Est-ce de l'Angleterre? Réduite à la seule alliance de la Prusse, elle ne s'exposera pas à une guerre ruineuse pour empêcher une éventualité qui ne change rien à sa situation, ni à son commerce. « Le parti le plus sage » , celui qui « nous assurerait des possessions utiles » , reste donc à notre disposition. Encore n'est-ce pas le seul qui s'offre à nous. Jugeons-nous « plus beau, plus noble » de prendre la défense des Turcs? Nous le pouvons encore, en nous assurant le concours de l'Angleterre et de l'Espagne et la neutralité de la Prusse : « Dans ce cas, nous pouvons, dit Lauzun, présenter à l'Angleterre de grands avantages en s'unissant à nous et, sûrs des
(I) Ai eh. nation., i. 1527, 7 octobre 1787.