‹ Les origines de l'expédition d'ÉgypteChapitre 96 sur 173 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Espagnols, commander sans opposition sur toutes les mers. » Le salut de la Turquie ne serait pas, dans la pensée de Lauzun, la seule récompense de notre intervention : car, en prêtant main-forte à nos alliés, nous acquerrions le droit de mettre à notre secours « des conditions très avantageuses, qu'ils seraient trop heureux d'accepter » . Ainsi, une politique avisée pouvait, dans les deux cas, nous assurer le même avantage matériel, précédemment désigné par Lauzun, c'est-à-dire l'Egypte.

Persistant cependant à n'opter ni pour l'un ni pour l'autre de ces deux partis, le gouvernement français s'en tenait à une politique au jour le jour. Pendant que les Turcs faisaient face à l'attaque simultanée des Autrichiens et des Russes, qu'ils infligeaient un échec aux troupes de Joseph II, mais qu'ils échouaient eux-mêmes dans une offensive contre celles de Catherine; pendant que Souvaroff résistait victorieusement à Kilburn, que Romanzoff emportait Choczim et que Potemkine mettait le siège devant Otchakoff, Montmorin se laissait entraîner, à la suite de Ségur, dans la négociation d'une alliance avec la Russie : mais son premier soin était d'exclure de cette alliance, encore à l'état d'ébauche, la guerre alors en cours et, par suite, les conséquences qui pouvaient en découler. Des instructions plus vagues encore que Montmorin adresse à Ghoiseul-Gouffier, si tant est qu'on puisse dégager une idée maîtresse, c'est tout au plus

le dessein d'engager les Turcs aux sacrifices nécessaires pour acheter, une fois encore, une paix dont la France serait médiatrice.

Nous sommes loin de la politique rêvée par Lauzun. Celui-ci ne renonce pourtant pas complètement à la défendre et, après un silence de quatre mois, adjure encore Montmorin de la faire sienne (1). Rappelant les efforts qu'il a faits depuis six mois pour y convertir le ministre, il replace sous ses yeux les différents partis entre lesquels le gouvernement s'est obstiné à ne pas choisir. Puis, sans s'attarder à de vaines récriminations, il s'attache à démontrer le caractère précaire de la paix que Montmorin veut encore espérer de ses lentes négociations. Gomment compter sur la durée de cette paix? Prétendra-t-on que l'Autriche et la Russie renonceront pour longtemps à compléter leurs conquêtes? La Prusse ne cherchera-t-elle, pas dans une entente avec ses voisins une compensation à leurs agrandissements? Les trois cours, une fois d'accord, n'obtiendront-elles pas facilement l'alliance de l'Angleterre? Ces hypothèses réalisées, la France devient une puissance de second ordre. On dit bien que les négociations de Montmorin avec Pétersbourg et Vienne sont plus avancées qu'il n'y paraît; mais une rumeur, particulièrement répandue en Angleterre, attribue à la France un lot qui

(1) Arcli. nation., I. 1527, 10 février 1788.

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