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LE TABLEAU ETHNOGRAPHIQUE DE LA GENÈSE OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

Après avoir montré Nôa'h, le fondateur de la nouvelle humanité, père de trois fils, chefs de grandes races, Schém, 'Häm et Yapheth, — ou, suivant l'ordre de primogéniture qui leur est attribué, mais dans lequel le texte n'a pas l'habitude de les mentionner, Schém, Yapheth et Häm (1), — le livre sacré donne le tableau des peuples connus des Hébreux à une certaine époque que nous aurons à chercher à déterminer comme corollaire de nos recherches pour l’identification de ces peuples, en les rattachant, sous forme de généalogie, aux auteurs des trois rameaux entre lesquels, se divise, suivant son système, la souche des hommes d’après le déluge. Ce tableau ethnographique, déjà bien des fois commenté par la science (2), forme

4) Voy. plus haut, dans ce volume, p. 198 et suiv., et p. 230.

@) Les principaux travaux à ce sujet sont: Bochart, Geographia sacra seu Phaleg et Chanaan, Caen, 1646 (et dans le tome Ier de ses Œuvres complètes, Leyde, 1792). — J. D. Michaëlis, Spicilegium geographiae Hebrüeorum exterue, Gaettinque, A18-\RN. =

le chapitre x de la Genèse, et se trouve reproduit, un peu abrégé, mais avec certaines variantes dignes de

Forster, Epistolae ad J. D. Michaëlem, Gœttingue, 1772. — Volney, Recherches nouvelles sur l’histoire ancienne, tome I, Paris, 4814. — Schulthess, Das Paradiés, Zurich, 1816, et Leipzig, 1821. — Rosenmüller, Handbuch der biblischon Alierthumskunde, tome I, Are, 2 et 3° parties, Leipzig, 1823. — Beke, Origines biblicae or

Researches in primaval history, Londees, 1834. — Feldhoff, Die - Vælkertafel der Genesis in ihrer universalhistarische Bedeutung, Elberfeld, 4837. — Krücke, Erklerung der Vœlkertafel in I Buch Moses, Bonn, 1837. — Ch. Lenormant, Introduction à l’histoire de VAsie occidentale, Paris, 1838. — Knobel, Die Væœlkertafel der Grenesis, Giessen, 1850; et l’article critique de Müllenhoff sur ce livre dans les Gættingische gelehrte Anzeiger de 1851. — Ewali, Jahrbücher, t. IX, p. 2 et suiv., 62 et suiv.; t. X, p. 167 et suiv. — Bunsen, Bibelwerk, tome I, Léipzig, 1858. — Fr. Yenormant, Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, 3 édition, t. f, p. 98430; Histoire ancidnne de l'Orient, % édition, t L, p. 263-814. — Ch. de Ujfalvy, Recherches sur le tableau ethnographique de la Bible et sur les migrations des peuples, Paris, 4873. — Rioult de Neuville, L'ethnoiogie et le divième chapitre de lu Genèse, dans la Revu des questions historiques, avril 1878. — Schæbel, L'authenticité mosdique de la Genèse défendue contre les attaques du rationalisme ullemand, dans les Annales de philosophie chrétienne, f$vrier 1879. — La tavola etnografica di Moesè, dans la Giviltà cattelica du 15 février 1879.

I importeencore de consulter les études du chapitre x dans les commentaires de la Genèse de Dom Calmet, Rosènmüller; Von Bohlen, Tuch, Sœrensen, Frantz Delitzsch, Keil, Wright et Dillmann, ainsi que les tticles qui s’y rapportent dans le Realwærterbuch de Winer, le Ribellexikon de Schenkel et le Dictionary of the Bible de Smith.

Déjà les anciens commentateurs s'étaient préoccupés de Îa signification ethnographique du chapitré x de la Genèsé. Les interprêtations juives de date élevée nous sont données par Josèphe (Ant. qud.s 1, 6), par Le Livrotles jubilds (chap. vrit at suiv,), léé deux Taimuds, le Midrasch et Les Targoumim de à Gonse ët des Chroniques (voy. Neubausr, Géographie du Tuimud, p, 491 et suiv.). Parmi les Pères de l'Église, le plus important ioi ost saint Jérôme, dans èes Qüuuostionss hebraicas in Genesim.

remarque, dans [ Chron., 1, 4-23. Dans la Genèse il constitue un morceau distinct et complet en lui-même, ayant le titre propre de Téledôlh benë-Nôa’h, qui porte nettement les caractères de la rédaction de l’élohiste, à laquelle appartiennent, du reste, également toutes:les Tôledôth analogues. Car l'essence du système de composition de son livre des origines était de procéder par généalogies, et en le dégageant, par un travail facile, de la concordance avec le livre du jéhoviste établie par le rédacteur définitif au moyen d'une pénétration réciproque des deux textes, on reconnait que les différentes sections dont il était formé se présentaient comme autant de généalogies (1), désignées chacune par un titre spécial :

(1) Les observations de Kurtz (Einheit der (renesis, Berlin, 1846) et du R. P. Delattre (Le plan de la Genèse, dans la Revue des questions historiques de juillet 1876) à ce sujet ont été très-bien résumées en deux phrases par M. Emmanuel Cosquin : « La Genèse est en réalité un tableau généalogique où les événements de l’histoire primitive et de l'histoire patriarcale viennent s’intercaler dans les intervalles de la ligne principale ou des lignes secondaires, selon les personnages qui y jouent un rôle prépondérant, et dans lequel les faits ainsi distribués reçoivent un développement proportionné à leur importance dans l'ensemble. En un mot, dans le premier livre de Moïse, la généalogie est le cadre de l’histoire. » Ceci n’est complètement vrai que si l’on réduit la notion de ce « plan d’une entière régularité » à la forme primitive, et facile à restituer, nous le répétons, du document élohiste, qui a fourni ensuite le cadre dans lequel le dernier rédacteur ou compilateur a inséré le texte presque intégral du document jéhoviste, de manière à fondre en un ensemble harmonique les deux livres anciens que la tradition lui avait légués. Mais précisément ces insertions ont eu pour effet de déranger l'unité de plan du livre des généalogies ou des origines de l'élohisie, d'établir des d sproportions et des irrégularités dans son économie première, et surtout de produire ces répétitions successines du mème

Tôledôth hasschämaim vehääreg (1);

Tôledôth Adäm (2) ;

Tôledôth Nôa’h (5) ;

Tôledôth benëé-Nôa’h (4);

Tôledôth Schëm (5) ;

Tôledôth Téra’h (6) ;

Tôledôth Yischma’él (1);

Tôledôth Yice’häq ben-Abréhäm (8);

Tôledôth * Ésäv (9) ;

Tôledôth Ya’agôb (10).

L'unité de rédaction élohiste du chapitre x n’est interrompue que par quelques courtes additions pui-

fait avec deux rédactions différentes, sur lesquelles insiste si justement la critique. Lorsque l’on dégage de la concordance définitive la suite du récit du jéhoviste, on reconnait qu'il était beaucoup moins généalogique et plus légendaire dans sa forme que celui de l'élohiste.

(1) Genes., 11, 4. — Verset enlevé de sa place primitive. Il est manifeste qu’il devait former originairement l'introduction au morceau comprenant 1, 4-11, 4. Mais le dernier rédacteur l'a reporté du commencement à la fin, pour commencer le livre sacré par l'affirmation solennelle du dogme de la création : beréschith brà Élohim êth hasschämaîm veêth hâärec.

(3) vi, 9. — Ilest probable qu’à la suite de cette section, les Tôledôth Abrähäm, dans le texte primitif, en formaient une distincte, dont le titre est tombé parce que le rédacteur dernier a emprunté presque tout son long récit de l’histoire d’Abrâhäm à la rédaction jéhoviste.

(6) xt, 10.

(6) xx, 27.

(7) xxv, 12.

(8) xxv, 19.

(9) xxx vi, 1.

0) xxxvIr, 1.

sées par le dernier rédacteur à la source jéhoviste et manifestement étrangères au texte primitif du tableau ethnogénique, sur lequel elles tranchent assez pour se reconnaître du premier coup d'œil. Ce sont d’abord les versets 8-12 sur Nimrôd, qui s'insèrent d'une façon toute artificielle après l'énoncé des fils et des petits-fils de Koûsch en tant que peuples, qui ont un caractère et une couleur entièrement différents du reste du chapitre, et où l’on remarque, non seulement l'emploi du nom divin Yahveh (au verset 9), mais aussi celui du hiphil du verbe ’hélal au sens de « commencer, » expression étrangère au langage de l'élohiste, habituelle, au contraire, dans les passages que le dernier rédacteur emprunte à la même source que x, 8-12 (1). L'explication du nom de Peleg (v. 24) « parce qu'en ses jours la terre fut divisée, » ki beyémäyü niphlegäh häââréç, est exactement conforme d'esprit et de rédaction à celles des noms de Qaïn et de Schéth dans iv, 1 et 25, passages certainement

(4) vi, 1 : vayehi ki-hé hél häâädâäm lär6b ’al-penê häadämäh. — Dans le même morceau l'on remarque, au v. 4, l'emploi du mot gibbôr comme dans x, 8 et 9.

IX, 20 : vay@’hél Nôa’h isch häadâämäkh.

xl, 6 : vezéh ha’hilläm la’aschôth.

Le hophal est employé avec le même sens du passif dans 1v, 26, qui se rattache à la même origine: &@z hwhal ligrô beschèm Yahveh.

Remarquons cependant que cette observation grammaticale, que nous ne sommes pas le premier à faire, n’est absolument juste que lorsqu'il s’agit des premiers chapitres de la Genèse, car dans l’histoire de Yôséph, qui sort du document élohiste, le hiphil de ’hälal est deux fois mis en œuvre dans l’acception de « commencer » (XLI, 54 et xLIv, 12).

jéhovistes. Comme celle du nom de N6’ah des v, 29, elle a été intercalée après coup dans le texte de l'élohiste, Quant au verset 21, nous seroas moins affirmatif au sujet de son introduction par le dernier rédacteur et de san absence dans l'état primitif du document. Cepondant 1l est impossible de rméepnnaitre qu'il sort de l'économie générale de la généalogie et qu'il a tout l’air d'une addition postérieure, destinée à insister sur ce que Schém est l'ancêtre des Hébreux et qu'il a la primogéniture sur Yaphetk lui-même, bien que le tableau de sa descendance vienne le der. nier de tous, précédé de ceux des rejetons de Yapbeth et de Häm, Nous avons indiqué déjà plus haut (4) le motif qui avait décidé l'écrivain à déroger de cette façon et à l'ordre de naissance des trois fils de Nés'b et à l'ordre dans lequel il leg énumère d'habitude. C'est le besoin de relier naturellement aux Téledéth bené-Nôa’h, où la descendance de Schém comprend tous ses rameaux divers, les Tôledôth Schém qui les suivaient immédiatement dans le livre élohiste, avant l'intercalation éntre eux du morceau jéhoviste eur la tour. de Bäbel, et qui se réduisent à la généalogie spéciale de la branche issue du patriarche par Àrphakschad et Peleg. |

Dans sa conception fondamentale et dans l'esprit qui l’a inspiré, le tableau ethnographique, ou mieux ethnogénique, du chapitre x de la Genèse est un document unique parmi ce que nous a légué l'antiquité.

(4) Dans ce volume, p. 200.

Il montre d'une manière éclatante la supériorité du point de vue des livres sacrés de Yisrâél sur celui des autres peuples anciens, même de leurs philosophies les plus avancées, quand :il s’agit de concevoir les rapports des diverses fractions de l'humanité. Généralement, dans le monde antique, chaque peuple ou du moins chaque famille ethnique regarde les autres peuples comme des barbares qui n'appartiennent pas h la même espèce que lui. Les Égyptiens, par exemple, en reconnaissant dans l'humanité de grandes races qui correspondent à celles que la Bible fait descendre des trois fils de Nôah, leur refusent toute fraternité d'origine. Chacune d'elles est le produit d'une création différente, l'œuvre ou l’émanation d’un dieu particulier (1). Yisrâél, au contraire, a beau être fier de son caractère de peuple choisi de Dieu, jaloux de se maintenir à l'égard des autres nations dans un isolement qui lui permet de mieux sauvegarder le dépôt à lui confié de la vérité religieuse, il ne cesse pas de se regarder comme un simple membre de l’ensemble de l'humanité (2). Tous les hommes et tous les peuples, issus d’un couple unique, appartiennent au même sang, ont la même dignité et la même vo- - cation (3). Ils sont donc entre eux parents et frères, De cette grandeur et de cette unité de l'espèce hu- : (4) Voy. plus haut, t. I, p. 39.

(2) Les idées que nous développons ici ont été déjà parfaitement mises en lumière par M. Dillmann (Die fenesis, p. 176 et suiv.), dont nous empruntons presque textuellement les paroles, en les

faisant seulement passer d’allemand en français. (3) Genes., 1, 26; 1x, 6.

maine découle la conception, fondamentale dans a pensée biblique, qui donne pour pivot à ses destinées l'histoire et le développement religieux d'un seul peuple, du peuple de Dieu, et pour but final de l’évolution générale de l'humanité la réunion de tous les peuples dans le règne de Dieu, promise à Abrâhâäm par Yahveh dès la première fois qu'il l’appelle à devenir le chef et le père de son peuple (1). C'est cette parenté fondamentale de tous les peuples, gage d'un avenir commun dans la voie montrée par Yisrâél, que le tableau du chapitre x de la Genèse est destiné à présenter sous une apparence sensible. Naturellement, surtout étant donné l'esprit de la haute antiquité, spécialement celui des Orientaux et plus spécialement encore celui des Sémites, une semblable parenté ne pouvait être exprimée que sous la forme d’une généalogie. Chaque peuple y est envisagé comme une unité descendue d'un ancêtre déterminé; les différents peuples deviennent ainsi autant d'individus qui sont placés entre eux dans les rapports réciproques des membres d'une grande famille, fils, petits-fils, arrière-petits-fils d’un auteur commun; autrement dit les nations, suivant leurs rapports de parenté plus ou moins intime, sont distribuées entre les degrés d’un arbre généalogique. Le principe d'une telle construction est en lui-même parfaitement justifiable au point de vue historique et scientifique. Il est même une conséquence logique de la doctrine de

(1) Genes., xnx, 3.

l'unité de l'espèce humaine et de la descendance d'un seul couple ; car ceci donné, chaque race et chaque peuple a dû avoir nécessairement un père déterminé dans les ténèbres des générations préhistoriques. Seulement il tombe sous le sens que l'existence réelle et surtout le nom individuel de cet ancêtre étaient totalement oubliés de ses descendants quand, après un énorme laps de temps écoulé, ils étaient arrivés à constituer une nation. Il ne pouvait plus y avoir 1ci de tradition véritable, ayant un caractère historique ou même semi-historique. C'est uniquement par un procédé proleptique, en remontant du présent au passé primordial, que la conscience des caractères communs et de la parenté effective qui constituait son unité ethnique à permis à chaque peuple et à chaque race de faire revivre par l'imagination la personne de son premier auteur et de lui rendre une existence idéale. Dans cette résurrection de l'ancêtre d'un peuple, il est tout naturel que ce peuple, ayant à lui donner un nom, prenne celui qu'il se donne à lurmême et en fasse l'appellation individuelle de son auteur, qu'il crée, en un mot, un éponyme, comme sont dans les traditions de la Grèce Pélasgos, Hellén, Aiolos, Dôros, Iôn, nommés d'après les peuples des Pélasges, des Hellènes, des Éoliens, des Doriens et des Joniens que l’on faisait descendre d'eux, et non pas leur ayant donné leurs noms, ainsi que le prétendit ensuite la légende.

Que les noms de la généalogie du chapitre x de Ja Genèse aient exactement le même caractère que ceux

que nous venons de rappeler dans la tradition grecque, c'est ce que l’on ne saurait un seul instant mettre en doute sans sortir du terrain strictement scientifique. Il a fallu la sorte particulière d’evhémérisme que l'on a trop longtemps appliquée à l'exégèse biblique, au mépris du véritable esprit dans lequel les Livres Saints présentent l'histoire des origines, pour que l'opinion prédominante parmi les commentateurs, jusqu’à une époque assez rapprochée de nous, ait pu entendre ce morceau comme indiquant, au lieu d'une filiation de peuples, celle d'individus, de patriarches ayant réellement porté les noms qui y figurent (1). En effet, la forme même des noms constituant la liste eût dù suffire pour écarter une semblable interprétation. Une bonne paït d’entre eux ne sont pas au singulier, comme c'est l'usage constant pour les noms propres d'hommes, mais offrent la forme du pluriel hébraïque en im (v. 4, 13 et 14). Ce sont donc des appellations plurielles qui désignent une collectivité ethnique, et non le patriarche dont on la considérait comme descendue. D’autres sont bien au singulier, mais ont la désinence des ethniques et sont, de plus, précédés de l’article (v. 16-18). Ce ne sont donc pas des individus appelés Yeboüsi, Amôri, Girgaschi, etc., que l'on représente comme les fils de Kenâ'an ou du Kena’ani, hakena’ant avec l'article (notez l'échange de

(4) Saint Augustin ne s'y était pas trompé; il dit (De Civ. Dei, XVI, 8), que les noms de cette généalogie répréséntent des peuples et non des individus, gentes non homines.

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ces deux ‘expressions aux v. 15 et 18), mais « le Yebousi, le Amôri, le Girgaschi, » etc., en tant que peuples. D'autres éncore parmi ces noms sont des désignations dé pays. Kenâ‘an, par exemple, un des fls de "Hâm, èst une appellation géographique qui signifié « té bas pays (1); » Miçraim est un duel qui désigne la haute et la basse Égypte (2). On trouve même dans la listé des noms de villes; par exemple, quand nôus ÿ lisons que « Kenâ‘an engendra Çidôn, son premier-né, » ceci veut dire que Cidôn, localité dont le noï signifie « la pécherie (3), » fut la première métropole des Phéniciens. L'impression qui résulte d'une étude attentive et critique du chapitre x de la Genèse est donc qu'en le rédigeant l'écrivain élohiste, bien loin d'avoir voulu présenter les noms qu’il ÿ inserivait eomme ceux d'hommes, d'individus, a pris soin dé leur conserver l'empreinte de leur caractère éthnique èt s'est soigneusement étudié à éviter qu'ils ne revêtissent l'aspect mythique que prennent chez les autrés peuples les appellations et les figures

(} Môvers, Die Phœntéier, t. Il, 4% part., p. 7 et suiv., et Ueber die Betdeutung des Namens Kanaan, dans la Zeitschr, f. Philo» soph. u. kathol. Theologie, 184%, 3° cahier, p. 21-43; Bertheau, Zur Gesch. der Israëliter, p. 153 et suiv.; Lengerke, Kenaan, p. 25 et suiv.; Schrœder, Die phœnizische Sprache, p. 6.

Cette signification était déjà connue des Pères de l'Église : S. Au: gustin., Enarrat. in Psalm. civ, 7 (Opera omnia, t. VI, p. 501); 8. Hieronym., De nomin. hebr., Opera omnia, ed. Martianay, t. If, p. 6.

(2) Ebers, Ægypten und die Buecher Mose’s, p.87 et suiv.; Dillmann,. Die Genesis, p. 190. |

(3) Justin., xvu, 2; Isidor., Origin., xv, 1, 28; voy. Movers, Die Phœnizier, t. Il, 1re part., p. 57 et 86; Schrœæder, Phœntz. Spr., p. 94.

des éponymes des peuples, tels que ceux dont nous avons puisé les exemples chez les Grecs.

Il a d’ailleurs très-nettement précisé le caractère qu’avaient dans sa pensée les noms qu'il classait dans son arbre généalogique, par les formules qu'il ajoute à la suite de l'énoncé de la descendance de chacun des fils de Nôa'h.

20. « Ce sont les enfants de ‘Häm suivant leurs familles, suivant leurs langues, dans leurs pays, dans leurs nations. » | |

31. « Ce sont les enfants de Schêm suivant leurs familles, suivant leurs langues, dans leurs pays, dans leurs nations. » |

Le verset final est encore plus significatif, s'il est possible :

‘32. « Ce sont là les familles des fils de Nôa'h suivant leurs généalogies, par leurs nations (begéhém), et c'est de là que les nations se sont répandues sur la terre (niphredü haggôyim bâdreg) après le déluge. x

Le niphal du verbe pérad, employé ici, est encore le terme dont se sert Genes., xxv, 23, en parlant de

la séparation des deux peuples descendus des jumeaux de Ribqâh :

schené gôyim bebitnach

äschené leummêm mimmé'aich yippérédà.

« Deux nations sont dans ton ventre

et deux peuples divergeront de tes entrailles. »

x, 5, met en œuvre la même expression, en parlant

des fils de Yapheth, avec une ellipse singulièrement audacieuse, qui ne se justifie, du reste, que du moment qu'il s’agit de peuples, et non d'individus :

« Par ceux-ci furent peuplées (mot à mot « reçurent leur dispersion ») les iles des nations par leur pays, suivant la langue de chacun, suivant leurs familles, par nations. »

méêlléh niphredü iyé haggôyim bearçotäm îsch lileschônû lemischpe’hôthâm begôéhém.

Notons encore une particularité qui a bien sa valeur et qui a dû avoir une signification intentionnelle. Tandis que, comme par exemple dans sa généalogie des Qainites au chapitre 1v, le jéhoviste use souvent du kal du verbe yélad pour ‘exprimer la génération paternelle dans les familles humaines, l’élohiste se sert toujours de la voix causative du hiphil (1), réservant pour la génération féminine le kal, auquel il attache manifestement sa notion originaire de « faire sortir de son sein (2). » Or, dans le tableau ethnogénique du chapitre x, c'est précisément yélad, au lieu

(4) C'est ce qu’on voit dans les Tôledfÿth Âdäm du chap. v, dans les Tôledôth Schêèm et les Tôledôth Téra’h du chap. x1, et dans VI, 10.

Le jéhoviste emploie le hophal au sens passif de « naître d’un père » (IV, 18). Quand au kal, yälad, il en use indifféremment dans le même chapitre (1Y, par exemple) en parlant de la génération féminine ou masculine.

(2) Le seul exemple de yélad en parlant d'une génération paternelle individuelle, dans les Tôledôth d’origine élohiste, est fourni par XxII, 23. Mais il est à remarquer que les exemplaires samaritains y substituent hülid, qui doit être la vraie leçon primitive, d’après les habitudes de langage de l’élohiste.

AS

de hûlid, qu'il emploie, comme aussi dans xxv, 3, où il s’agit encore de la filiation de péuples ou de tribus issus de Yäqschän, fils d'Abrähâm et de Qetoûrâh. Cette différence d'expression implique une huânce de pensée; il n'a évidemment pas voulu parler d’une génération individuelle ét directe (1).

Le chapitre x de la Genèse, dans la coricéption par faitement corisciente et raisonnée de soi préifier auteur, contient donc unë généalogié de peuples ét non d'individus, de patnarches. De là toute son économie. Les grandes collectivités ethniques, les groupes de nationis étroitement âppareritées entre ellés, Îles vastes unités de races et de langues entré lesquels l'écrivain a voulu montrer un lién d'affinité ét d'ori- ‘gine commune, sont les fils des trois enfants dé Nôàh. Les péuples entre lesquels se divisent ces grandes unités sont représentés comme leurs fils, les descerdants au deuxième degré de Schém, ‘Häm et Yaphethi. Enfin, lorsque l'écrivain a voulu pousser la division plus loin, et dans les peuples distinguer des tribus, il ajoute un nouveau degré de génération et en fait des petits-érifants dé la première génération issné dés fils

() x, 8, nous offre yälad pour exprimer la génération de Nirnrôd, qui n'est plus un peuple, mais un personnage héroïque tndtviduel. Êt c’est là précisément un des traits par lesquels lé morceau sûr Nimrôd se distingue du reste du chapitre et attesté son origine différente.

Quant aux expressions dé #, 21 : eSchém yultad gam-ht, êlles sont exactement éonformes ä ‘celles de 19, #6: fleSchêth gam<hù yullad-bên, et ce parallélisme peut être invoqué comme an argument én faveur de l'opiñion qui considère aussi cé verset corrmme une addition du dernier rédacteur, puisée à la sottreé jéhôviste.

du rénovateur de l'humanité. Le plan de cette construction est, on le voit, remarquablement logique et clair, bien tracé et conçu dans un véritable esprit de synthèse scientifique, Qn y voit les nations enfanter les nations, et en procédant ainsi par collectivités, au lieu de chercher à le faire par individus, l'auteur est justifié de réduire à un petit nombre les degrés de génération. [l n'a plus à exprimer, ce qu'il lui eût été impossible de faire dans sa réalité historique, la longue suite de générations obscures et oubliées par la succession desquelles les familles primordiales sont devenues des clans, les elans des tribus, les tribus des nations, subdivisées à leur tour en nouvelles tribus, qui finissent par grossir au point de s'élever au rang de peuples, Cette simplification, indispensable pour arriver à présenter les choses d'une manière intelligible, pour les résumer en un tableau dont les linéaments soient faciles à saisir, revêt 1ci une forme bien plus satisfaisante que dans la méthode mythologique qui métamorphose les collectivités de peuples en éponymes individuels et fabuleux. Car cette dernière méthode est obligée de simplifier de même, de simplifier encore plus et par un procédé qui s'écarte davantage de la réalité. Ellle échelonne, à la place des peuples, les éponymes dans une généalogie qui n’admet pas non plus d'intermédiaires. Pour montrer, par exemple, la souche des Hellènes se divisant en trois rameaux, celui des Éoliens, celui des Doriens et celui dont sont sortis parallèlement les Ioniens et les Achéens, elle représente l'individu Kalèn ayant

trois fils, les individus Aïolos, Dôros et Xuthos, ce dernier père des trois individus Iôn et Achaios. Avec la méthode d'expression du chapitre x de la Genèse, nous aurions le collectif Hellênes enfantant Atolos, Dorieis et Xuthos, et celui-ci donnant naissance à ses fils les Jônes et les Achatot.

L'exégèse moderne a beaucoup discuté sur la quéstion de savoir si le principe de construction de la liste et de l'établissement des parentés qu'elle énonce a été purement géographique ou bien ethnographique ; en d'autres termes, comme le dit fort bien M. Philippe Berger (1), « si l'auteur a seulement décrit ce qu'il avait sous les yeux, ou bien s'il s’est inspiré de la tradition, et si cette table représente avec plus ou moins d'exactitude, non pas seulement les relations géographiques, mais la filiation des peuples qui y figurent ; » j'ajouterai si, lorsqu'il n'avait pas une tradition pour le guider et lorsqu'il restituait la généalogie dans le passé d’après ce qu'il voyait dans le présent, ila pris pour critérium d'origine le voisinage d'habitat des peuples dans la même région ou bien leurs affinités de type physique et de génie moral, telles qu'il était en mesure de les apprécier. Les partisans de l'interprétation géographique (2) prétendent que la classifi-

(4) Article Généalogies dans l'Encyclopédie protestante des sciences religieuses.

(2) Ç'a été pendant un temps la manière de voir prédominante dans l’école de l'exégèse rationaliste (Rosenmüller, Handb. d. bibl, Alterth., t. I, {re part., p. 140 et suiv.; Lengerke, Kenaan, p. 208 et suiv.; Tuch, Commentar über die Genesis, 2 édit., p. 155 et suiv.; Bertheau, Zur Gesch. d, Israëlit,, p. 173 et suiv.; Winer,

cation des peuples est artificielle dans le document biblique, et que sous la triple division de descendance des fils de Nôa’h l’on a compris tout le monde connu : Yapheth désignant tous les peup.es situés à l'ouest et au nord ; ’Hâm les habitants de la côte méridionale de l'Asie et de l'Afrique ; enfin Schém ceux qui habitaient la Syrie et les pays voisins, jusqu'à l'Arabie d’un côté et au golfe Persique dé l’autre. On a prétendu aussi que, dans cette table, des peuples différents ont été groupés ensemble; qu'ainsi les Kenänéens sont donnés comme frères des Égyptiens, qu appartiendraient à une autre race ; que le nom de ‘Élâm, rangé parmi les fils de Schêm, serait une altération d'un type primitif Atryama, qui attesterait la descendance des ‘Elamites de la race aryenne et non de la race syro-arabe. Nous examinerons successivement toutes les objections de ce genre au fur et à mesure que se présenteront à nous, dans l'ordre du tableau, les noms à propos desquels elles ont été soulevées ; et nous constaterons d’une manière positive que presque toutes sont erronées, qu'elles s’évanouissent en fumée devant les progrès de la science, * devant ceux surtout de l'égyptologie et de l’assyriologie, et devant une plus sûre connaissance de la

Realwærterb., t. II, p. 448 et 665; Renan, Histoire des langues sémitiques, 1re édit., p. 38.

Aujourd’hui elle commence à être fort ébranlée. Ainsi M. Dillmann (Die Genesis, p. 180 et suiv.), tout en pensant que le point de vue géographique prédomine dans la classification des peuples au chap. x de la Genèse, admet qu’il faut aussi y faire une çaxt 30% données proprement ethnographiques.

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réalité des faits. D'ailleurs elles ont été généralement soulevées sous l'empire d'un préjugé, très-répandu il y a quelques années encore, lequel consistait à voir dans le langage le critérium infaillible de la race. Ce préjugé est aujourd'hui déraciné. dans la science (1), car on l'a vu trop de fois démenti par les faits. Dans bien des cas les divisions ethnographiques ne correspondent pas aux divisions linguistiques. L'usage de telle ou telle langue ne dépend pas si nécessairement de la race à laquelle appartient un peuple qu'il mette le langage au-dessus des contingences historiques (2). Ï y a, au contraire, des langues imposées par la conquête, le commerce ou le rayonnement de foyers intellectuels plus puissants. Un peuple a sonvent onblié le langage de ses ancétres pour prendre celai de ses maîtres ou de ses sujets. Les exemples abondent à cet égard. Les Juifs avaient cessé de parler hébreu six cents ans avant Jésus-Christ ; la conquête, le voisinage leur avaient imposé ün dialecte araméen. Les Francs ont cessé de parler leur langue germanique trois cents ans après Clovis. Ees Silures et les Ligures celtisés des Iles-Britanniques ont oublié teur langue primitive pour les langues gaëliques et cym-

(1) Oppert, La linguistique comparée et les études ethnographiques, Paris, 1874; A. Maory, La terre et l'homme, $* édit. p. 180; J. de Boisjolin, Lee peuples de la France, p. #2 et suiv.; À. de Quatrefages, L'espèce humaine, 2 édit., p. 322; Fr. Lenormrant, Histoire uncienne de l'Orient, 9% édit., t. {, p. 353 et suiv.

(2) C’est ce que reconnaît M. Hovelacque (La linguistique, p. 352), malgré ses théories polygéni:tes, dont la conclusion logique et fatale devrait être la connexité indissotuble de ta race ét de x tarigue.

riques, et plus tard pour l'anglais. Le grec et le latin se sont propagés chez toute nation, comme langue de la civilisation ou de la science; on a pu penser un temps qu'il en serait de même du français. Le russe est aujourd'hui la langue de millions d'hommes dés races altaïque et mongolique. Ceci a même, dans le temps où l'on se fiait éxelusivement aux indices linguistiques, fait croire à l'anéantissement de races au de populations en réalité florissantes. C'est, par exemple, ce qui est arrivé pour les îles Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopté l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus, jusqu’au moment où Sabin Berthelot a démontré qu'ils forment en réalité le fond de la population dans tout cet archipel.

L'idée fausse de la tonnexité absolue et nécessaire de la langue et de la race une fois écartée, toute base manque aux arguments qu'on en trait contre le caractère réellement ethnographique du tableau de la descendance de Nôa’h dans la Genèse. Mais la meilleure démonstration de l'exactitude de ce caractère ethnographique ou ethnogénique sera l'analyse même du tableau. Elle ne laissera plus, je crois, de doute dans l'esprit du lecteur sur cèe que nous y avons uné classification des peuples, non d’après leur position géographique, mais d’après leur parenté d'origine, telle qu'elle se déduisait de la tradition et de la ressemblance de leur type physique. Le type, les caractères anthropologiques extérieurs que fournit l'apparence physique des peuples, tel a été en réalité l'élément essentiel de La répartition de ces pentes

entre les familles des trois fils de Nôa’h. Schêm, Him et Yapheth représentent chacun l'un des grands types de races que pouvait connaître l'écrivain élohiste dans l'horizon géographique qu'embrassait son regard. C'est ce que démontrera l'analyse rigoureuse des généalogies du chapitre x de la Genèse, reprise avec les ressources nouvelles que fournit l'état présent de la science. Et c’est, d'ailleurs, ce que l'on doit aussi induire par analogie de la comparaison avec l’ethnographie des anciens Égyptiens, maintenant connue et si bien éclaircie par des représentations graphiques qui ne permettent pas de se méprendre. Car là aussi les grandes races qu'admet le système de division de l'humanité, et dont trois correspondent exactement aux familles bibliques de Schém, ‘Hâm et Yapheth (1), sont distinguées d’après leur apparence extérieure, leur couleur et les traits de leur visage, et chacune réprésente un type physique d'hommes nettement déterminé, que les monuments figurés caractérisent de la manière la plus exacte et la plus vivante (2). Maintenant cette division ethnographique se trouve aussi correspondre dans ses grandes lignes à une division géographique. Mais c'est le résultat de ce fait incontestable que chaque race, par suite de la marche de sa migration et de son élargissement progressif,

(4) Voy. plus haut, dans ce volume, p. 201 et suiv.

(2) Rosellini, Monumenti dell’ Egitto e della Nubia, Monumenti religiosi, pl. CLv et cLvi; Brugsch, Geographischen Inschriften altægyptischer Denkmæler, t. Il, pl. 1; Lepsius, Denkmæler aus

Æyypten und Æthiopien, parti vi, pl KCNIL, d, et CXXXvV-CXXXVI.

a occupé sur la surface du globe une aire géographique déterminée, qu'à part quelques faits d’enchevêtrement et d'interposition. de rameaux détachés d’une origine étrangère, qui s'expliquent historiquement, ses différents peuples se succèdent en se juxtaposant sur la carte et semblent se donner la main. Sur la mappemonde de l'élohiste à qui nous devons le document dont on a fait le chapitre x de la Genèse, Yapheth couvre bien une zone septentrionale, Hâm une zone méridionale et Schém la région intermédiaire. Seulement, c'est parce que chacune de ces zones avait effectivement pour population, prédominante sinon exclusive, la race ethnique que désigne chacun de ces trois noms. Où le point de vue géographique intervient et devait nécessairement avoir une part considérable dans la construction du tableau généalogique, c'est quand il s’agit de donner un rang de classement aux différentes nations que l'écrivain considère comme issues à un même degré de filation de la souche commune. Excepté dans un très-petit nombre de cas, comme lorsqu'il a fait de Kenâ’an le dernier né de Hâm, parce qu'il est le maudit et « l’esclave des esclaves de ses frères (1), » il n'avait aucune raison ni traditionnelle, ni symboliquement significative, d'assigner un rang de primogéniture à tel ou tel des peuples fils de Schêm, de Hâm ou de Yapheth, Dans chaque race, il a donc été amené, pour procéder à une énumération logique et régulière dans chaque

(1) Voy. plus haut, dans ce volume, p. 199.

322 LBS ORIGINES DE L'HISTOIRR.

degré de filiation, à les classer dans une ordonnance déterminée par leur position géographique réciproque. C'est par conséquent à bon droit que l'écrivain dit, aux v. 20 et 51, qu'il dresse le tableau des peuples à la fois « par nations, » begééhém, et « par pays, » bearçôthäm, et qu'il les envisage à la fois « sujvant leurs familles, » lemischnpe’hôthém, c'est-h-dire dans leurs affinités ethniques, et « suivant leurs langues, » léleschônôthäm, c'est-b-dire dans leurs différences individuelles. En effet, comme lo remerqne très. justement M. Dillmann ({}), la parenté philologique des langues n'a pas pu être pour lui un élément de groupement, de détermination d'une affinité entre les peuples. L'idée même d'une étude comparative des idiomes parlés par les différents peuples, de leur classement par groupes ou familles, composées d'individualités se rattachant à une source commune, est demeurée étrangère à l'antiquité tout entière (2). Un génie aussi vaste et aussi méthodique qu'Aristote n'a pas su entrevoir dans les langues un peu de cette règle et de cet ordre qu'il tâchait de déeouvrir dans tous les règnes de la nature. À plus forte raison ce fait qui échappa à Aristote lui-même n'’avait-il frappé personne dans la haute antiquité. Il serait vraiment puéril d'en chercher la notion chez les écrivains bibliques. Pour eux, le langage n'est pas ce qui réunit les peuples en familles ; c'est au contraire ce qui les

(1) Die Genesis, p. 180.

@) Voy. à ce sujet les excellentes remarques de M. Max Müller, La science du langage, trad. Harris et Perrot, p. 128.

diversifie et les divise par ses variétés, qui seules les frappent (1). Si tous les bommes n'ont plus, comme k l'origine, à une seule lèvre et les mêmes paroles, » schéphéh & hâth édebérim a'hâdim (2), ce n'est pas ke résultat de l'évolution spontanée du langage d'après laquelle les idiomes s'enfantent en se modifiant et en se développañt, par uné fliauon'parallèle à celle des peuples ; c’est le produit d’un fait providéntiel et mifaculèét, qui est survériu brusquement, par tn châtient eéleste, quand Died «a confondu Île langage des hottes, s bdial schephaih kdl hédrég (3), de telle facon que « l'un né pût plus entendre le langage de l'autre, »s aschér L6 yischma à tech schephath rO6h@ (4). La narration de Genes., vi, 1-9, n'est pas æutro chose que le développement de cette idée.

Le claséément des peuples par famille dans le docu- Métit dû chapitré x de la Genèse n'est donc én aucune facon linigüistique. Dés peuplées parlant des idiomes étroitettént apparentés étitfe eux y sont inscrits dans des faces divérses, ét en rérancheé la même race Comprend plus d'une fois des hations dont les latgues sont radicalement différentés et irréductibles entre éllés. Mais rois verrons que présque totjours l'attteur. à eu, au point de vüe de l'ethnologie, raison d'opérer ainsi s6n classemenit, qu'il s'agit de éas dans lesquels il y à divergence entre la raée et là langtte,

(ÿ Remiarquons, à ee poinit dé vue, les expressions da prophète Sécharyah, vin, 23: andschim mikôt leschônôth hagg6gims (2) Genes., vi, 9.

(3) vi, 7.

Qu'il y ait, du reste, dans la classification ethnogénique du document biblique plus d’un point sérieusement contestable, qu'il doive même s’y trouver des inexactitudes, des erreurs (quoique, par le fait, en très-petit nombre), c'est ce que l’orthodoxie la plus scrupuleuse n'a aucune raison de ne pas admettre. Il ne saurait entrer, je crois, dans l'esprit de personne que nous puissions avoir ici une ethnographie divinement révélée, et par suite infaillible. Le tableau généalogique des peuples issus de Nôa'h est un document purement humain dans son origine et son caractère. La part d'inspiration qu'il contient repose dans l'idée fondamentale de l'unité de l'espèce humaine et de sa descendance d'une même souche dans toutes ses variétés, non dans les détails matériels du développement de cette idée. Il serait même difficile d'admettre historiquement que la construction entière du tableau résulte d’une tradition effective et présentant les mêmes garanties d'exactitude dans toutes ses parties. Il faut de toute nécessité convenir qu'elle doit être en partie systématique et conjecturale, soit qu’elle soit l’œuvre personnelle de l'écrivain élohiste, soit qu'elle date d’une époque antérieure, et qu'il se soit borné à la reproduire telle qu'une suite de générations se l’étaient transmises jusqu'à lui. Tout ce qu’on peut en dire de plus, c'est qu'elle offre le système national d'ethnographie qui était établi traditionnellement chez les Hébreux, qui leur était même peut-être commun avec un certain nombre de peuples voisins. Mais ce système, dans son origine,

était et ne pouvait manquer d'être artificiel, au moins en partie. Il avait pour point de départ des traditions légendaires colligées de différents côtés, et aussi l'impression des indices extérieurs qui révélaient une parenté entre les divers peuples que l’on connaissait.

Ces réserves faites, il n’en reste pas moins vrai que le chapitre x de la Genèse constitue le document le plus ancien, le plus précieux et le plus complet sur la distribution des peuples et leurs affinités ethniques dans le monde de la haute antiquité. C’est là ce que toute critique impartiale et de bonne foi doit reconnaître. Quelle que soit la date, et de sa rédaction et des sources qui y ont été mises en œuvre, il est incontestablement le plus ancien document de ce genre qui soit parvenu jusqu'à nous, car l'Égypte ne nous a pas légué un tableau méthodique des peuples qu’elle groupait dans chacune des quatre grandes races de son système d’ethnographie, et ce que l'on possède des écritures de Babylone et de la Chaldée ne contient non plus rien de semblable. Par là même, et par l'exactitude générale de ses 1informations, il fournit une base d’un prix inestimable pour les recherches historiques de la science qui s'occupe de grouper les nations par familles naturelles et de rechercher leurs origines. Enfin, bien qu'il offre certaines lacunes, l’'énumération qu'il fait est si riche et si abondante, qu'on en chercherait vainement ailleurs une pareille.

Pourtant il faut remarquer qu'il ne comprend pas tous les peuples que devaient nécessairement con-

AS

naître les Hébreux et leurs voisins, tous ceux dont ils ne pouvaient manquer d'avoir entendu parler ou dont ils avaient l'occasion de voir assez fréquemment des individus. Plusieurs de ceux qui jouent un rôle dans les récits des livres du Pentateuque, de la Genèse elle-même, comme le grand peuple de ‘Amäléq (1), que Num., xxiv, 20, quilifie de réschth gôytm, « origine des nations, » pour exprimer sa haute antiquité, ne figurent pas dans la généalogie. Les nègres en sont totalement absents, et pourtant il est impossible que l'écrivain élohiste ne les connût point par l'Égypte, sur laquelle il avait de si riches et si sûres informations, qui s'étendent jusqu'au pays de Koûsch, c'est-à-dire Jusqu'à l'Éthiopie. Et dans l'ethnographie égyptienne, les nègres ou Na'hasiou forment une des grandes races humaines. Point de doute, par conséquent, que leur omission n'ait été intentionnelle, Nous essaierons d'en pénétrer les causes et d'en déterminer la signification dans notre xvu° chapitre, Nous y examinerons aussi le problème soulevé par le silence de la table ethnogénique sur d'autres groupes importants de peuples, offrant un type physique spécial et caractérisé, et dont nous croyons être en mesure d'établir que la non-mention est aussi volontaire et calculée.

(4) [1 est vrai que la mention ne s’en trouve que dans des récits qui émanent sûrement de la source jéhoviste (Genes., xIv, 1; Exod., xvut, 8-16; Num. xIIt, 30; xIV, 43-45; xx1v, 20), excepté dans Genes., xxxvi, 12 et 46, où le nom de ’Amâléq désigne une

petite tribu issue de ’Ésâv et sans doute fondue ensuite dans le grand peuple plus ancien des ’Amäâléqim.

En dehors de ces lacunes volontaires, il résulte d'un examen, même superficiel, du chapitre x de la Genèse que l'énumération des peuples n'y est pas poussée au même point dans toutes ses parties. Pour les contrées les plus éloignées, pour les zones géographiques placées à l'extrême limite de l'horizon qu'embrasse son regard, et sur lesquelles il ne devait avoir que des renseignements incomplets et sommaires, l’auteur procède par grandes masses; il indique seulement de vastes divisions ethniques, sans entrer dans le détail des petits peuples spéciaux qu les composent. Il multiplie, au contraire, les mentions minutieuses à mesure que les nations se trouvent sur un plan plus rapproché du lieu où 1l se trouve. Il entre alors dans le détail des subdivisions des grands peuples auxquels 11 donne des fils et des petits-fils, y distinguant quelquefois jusqu'aux tribus. Mais il faut ajouter que l'on ne peut pas prendre, comme l'a fait M. de Ujfalvy d'après le savant autrichien M. de Hauslab, cette observation comme une règle absolue pour déterminer le plus ou moins d'éloignement réel des peuples par rapport au point central où l'écrivain s'est placé (1). Car il entre dans de très-minutieux détails sur des peuples géographiquement fort éloignés, mais qui offraient pour lui un intérêt spécial à cause de la parenté qu'il leur reconnaissait avec les Téra'hites, comme les Yâqtà-

(4) C’est ce que M. da Ujfalvy a appalé la méthode pomororaionue dans Ja reconstitution de la géographie du chapitre x.

nides de l'Arabie méridionale, sur lesquels le commerce des caravanes avait dû, de plus, lui procurer des informations particulièrement précises.

Il me paraît d'ailleurs évident, comme à M. Frantz Delitzsch et à M. Nœldeke, qu'en inscrivant 14 noms de peuples dans la descendance de Yapheth, 30 dans celle de ‘Hâm et 26 dans cellede Schêm, l'écrivain a systématiquement cherché à obtenir comme total un nombre déterminé d'avance par une de ces intentions symboliques qui président à l'économie de presque toutes les généalogies bibliques des époques primitives, le nombre 70 ou 7 >< 10 (1). Quand les docteurs du Talmud (2) parlent des 70 nations entre lesquelles s'est répartie la descendance de Nôa'h (3) et qu'ils spéculent sur ce nombre, d'où ils font découler celui des 70 langues (4) et des 70 anges chargés de veiller aux choses de la terre (5), ils sont, en réalité, d'accord avec la pensée de l'antique rédacteur du document élohiste inséré dans la Genèse (6). Dans xLvI, 27, il assigne le même chiffre aux membres de

(1) Sur le développement de la symbolique de ce nombre dans le judaïsme talmudique, voy. Steinschneïider, Zeitschr. d. deutsch. Moryenl. Gesellsch., t. IV, p. 145-170.

(2) Talm. Jerus., Megillah, c. 1.

(3) Azarya de’ Rossi, Meôr Enayim, fol. 173, a; Bochart, Phaleg, 1. I, c. xv, p. 53 et suiv. de l’édition de Leyde, 1712; Zunz, Gottesdienstl. Vortr., p. 196; Steinschneider, mém. cit., p. 150 et suiv.

(4) Steinschneider, mém. cit., p. 153 et suiv.

(5) Ibid., p. 155 et suiv. Cette notion se trouve déjà exprimée dans la façon dont les Septante traduisent Deuteron., xxxIi, 8.

(6) Les raisons que M. Dillmann invoque à l'encontre (Die Genesis, p. 182) ne me paraissent pas probantes.

la famille de Ya’aqgôb qui vinrent avec lui s'établir en Égypte, et la connexité de ces deux nombres parallèles était déjà un point de doctrine admis à l’époque où fut composé le Deutéronome. Car il y est fait une allusion incontestable dans le cantique que ce livre place dans la bouche de Môschéh :

« Quand le Très-Haut donna des lois aux nations, quand 1l divisa les enfants de l'homme, Il fixa les limites des peuples d’après le nombre des enfants de Yisrâél (1). » Yagççéb gebuloth ‘ammim lemispar benëé Yisräël.

Le chiffre de 70 est aussi, d'après les données du Pentateuque, celui des anciens du peuple que Yahveh ordonne à Môschéh d'amener devant lui au Sinai (2) et celui des membres dont le législateur compose le grand conseil qu'il institue (3). Et dans ces deux cas, il faut encore le considérer comme dicté par une intention symbolique (4), car 1l ne donne pas, ce qu'on eût dû attendre, un nombre égal d'anciens à chaque tribu. Il y en a une qui en a deux de moins que les autres, car à 6 par tribu on en compterait 72.

(1) Deuteron., xxxn, 8.

(2) Exod., xxIv, 1 et 14.

(3) Num., x1, 16. .

(4) Voy. le développement des spéculations talmudiques et rabbiniques sur ce nombre, qui devient ensuite celui des membres du Synhédrin des temps postérieurs à l’exil, dans Steinschneider, mém. cit., p. 147-150.

Après ces remarques préliminaires, nous allons maintenant passer à l'étude détaillée des noms de peuples que contient le chapitre x de la Genèse, on les prénant dans l'ordre même où ils se présentent dans le texte. Nous essaierons d'en déterminer la signification exacte et de grouper autour de chacun d'eux les renseignements fournis par les autres sources antiques et los découvertes de la seisnte contemporaine au sujet du peuple qu'il désigné, de manière à compléter et à éclaircir les fndications du document biblique. H y aura 1k an6 épreuve de contrôlé, dont oëlui=ci reësortirh véritablement triümphant et grandi. On verra, san8 pouvoir s'y mépréhdre, combien l'étude des traditions de l'histoire, l'examen des caractères physiologiques des diverses nations, et même aussi dafs plus d'un cas la comparison des langtés, qui restônt en éthnographié un indice important si élles n’y sont pas un critériim unique et infaillible, fournissent des résultats d'accord avec le témoignage du livre inspiré. Plus l'on progresse dans la éohiaissancé des nations de la haute antiquité, dé leur distribution géographique et de let natüré ethnique, plus la valeur séientifique dti chapitre x de la Genèse s'affirme et apparaît plus grande. Et à juger de l'avenir jar lé passé, on est en droit de tenir pour assuré que l’on n’est pas encore arrivé au terme des confirmations que ce tableau ethnogénique devra recevoir des monuments. |

Mais dans cette étude nous devons nous prémunir soigneusement contrée tné illusion, qui dans les temps

anciens fut déjà celle des auteurs des Targoumim et des docteurs du Talmud (1), ainsi que d'un certain nombre des Pères de l'Église, qui de nos jours a été celle de Knobel et de Bunsen (2). Nous devrons restreindre nos assimilations au champ réel des connaissances de l'écrivain, étant donnés son époque et son pays, sans prétendré élargir ce champ au-delà des limites du raisonnable et du possible, en y comprenant des nations qui ne sont entrées que du temps des Grecs et des Romains dans le cercle des relations et des connaissances du monde civilisé.

(1) Voy. les indications rassemblées par M. Neubauer, Géographie du Talmud, p. 421.

(8) M. Dilimiann (Die Genesis, p, 102) a de trét-justos remarques : sur la méthode d’assimilation ethnographique de ces deux savants, dont l’un prend pour cadre les connaissances géographiques du temps de l'empire romain, l’autre les recherches de la linguistique moderne dans leur plus large étendue.

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