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LA QUESTION DU ‘’ÊDEN ET LES ÉTUDES DE M. FRIEDRICH DELITZSCH

Un livre de la nature de celui-ci ne s’imprime pas avec la même rapidité qu’un roman ou qu'un journal politique. Bien des mois s’écoulent inévitablement entre le commencement de l'impression et le moment où elle est terminée. Il en résulte quelquefois que, lorsque le volume est enfin prêt à paraître, ses premiers chapitres ne sont plus exactement au courant de l’état des publiçations sur la question spéciale dont ils traitent.

C'est là ce qui m'arrive avec l’ouvrage de M. Friedrich Delitzsch: Wo lag das Paradies ? eine biblisch-assyriologische Studie (1).

Lorsque j'ai donné le bon à tirer de la page 115, cet ouvrage, annoncé depuis plusieurs années et longtemps retardé, n'avait point encore vu le jour. J’ai noté moi-même, à la page 380, le moment précis de l'impression de mon livre où il m'est parvenu, et à partir duquel j’ai pu en tirer profit.

Et maintenant que je suis moi-même en mesure de soumettre au jugement du public compétent le résultat de mes recherches sur la même question, la dissertation de l’éminent professeur de Leipzig est depuis plusieurs mois entre les mains des savants. Elle occupe à juste titre tous ceux qui s’adonnent aux études bibliques et assyriologiques. L'importance en est trop grande pour que, paraissant après qu’elle a vu le jour, je puisse la passer sous silence en invoquant une simple question

(1) Leipzig. 1881, in-8°.

de dates et en me retranchant derrière cette raison trop commode que « mon siêge était fait. » Je dois en parler nécessairement, à la fois pour y rendre justice et pour exposer, aussi briévement que possiblé, Iks raisons pour lesquelles M. Friedrich Delitzsche, malgré toute la science qu'il déploie, ne m'a pas converti à sa thèse, pour dire comment il se fait qu'après l'avoir lu je persiste dans l'opinion que j'ai développée.

Mais avant tôut, ln dëpit/idééétté Missidenée, je me plais à proclamer que le nouvel ouvrage de l’assyriologue allemand, Wo lag das Parddies, est de tout point digne de la haute renommée que son auteur a su, bien jeune encore, acquérir dans nos études, et qu’il ne peut manquer de la grandir. Il ne contient pas seulement une dissertation sur le site du Paradis terrestre d'après les documents chaldéens et nssyriens, mais aussi et par dessus tont un vaste ensemble de recherches sur la géographie des inscriptions cunéiformes, précieuse mine d'informations, ‘de remarques solides el ‘ d'identifications ingénieuses, qui restera une contribution fondamentale pour les études assyriologiques, ét, de même que le livre classique de M. Brugsch sur la géographie des monuments égyptiens, devra désormais servir de point de départ à toutes les recherches ultérieurement entreprises dans 1a même voie. On devra modifier quelques-unes des opinions de l'auteur; pour ma part, il est certaines de ses lectures et de ses'identifications que je ne saurais lui concéder. Mais la masse des faits définitivement acquis est si considérable, qu’il y aurait-mauvaise grâce à-prétendre contester à M. Friedrich Delitzsch de mérite d’avoir le premier constitué sur des bases solides et vraiment scientifiques un des chapitres importants de la science. Là est, àrmes yeux, la véritable valeur de son livre, le côté par lequel il marque une date dans l’histoire de l’assyriologie.

Quant à son système sur la situation du ’Êden biblique en Babylonie, je vais l'exposer en :peu de mots, pour marquer ensuite les principales objections que j’ai à y-opposer et qui me

- paraissent de nature à le faire écarter.

Le mot suméro-accadien désignant « la splaine, le désert, » paraît bien positivement avoir été edin, et non pas zin, comme on avait cru pouvoir le lire d’abord. Une nouvelle tablette lexicographique de la collection rapportée récemment au Musée

Britannique par M. Rassam le montre passant en assyrien sémitique comme terme d’usage exceptionnel sous la forme edinu. Mais le correspondant habituel et normal dans les versions sémitiques des vieux textes accadiens en est çéru. M. Friedrich Delitzsch (page 79 et suivantes, 144 et suivantes) rapporte ce çéru à la racine que l’hébreu donne sous la forme çé’ar, « être petit, bas, » et originairement « être déprimé, » car un verbe çéru apparaît en assyrien comme synonyme de labänu, « prosterner (1). » Il en conclut que le sens primitif de çéru, et par suite de son équivalent suméro-accadien edin, a dù être « dépression, bas-fond », avant de devenir « plaine, désert. » Ceci donné, la qualification de edinu a pu et dû étre appliquée à toute la portion inférieure de la vallée commune de l’Euphrate et du Tigre située au sud de 35 degrés de latitude, qe les Arabes appellent encore Zôr, c’est-à-dire « la dépression (2), » à cause du brusque abaissement de niveau qui la distingue de la portion supérieure de la même vallée. C’est là pour M. Friedrich Delitzsch le *Éden du chapitre 1 de la Genèse.

Pour le « jardin planté dans ’Êden, » notre habile assyrio- ‘logue considère comme purement fortuite et sans valeur lassonance de gan-Éden avec le Gan-Dunyaÿ ou Gun-Dunis babylonien (page 65); mais il le place dans le canton qui portait spécialement ce nom, c’est-à-dire vers le district même de Babylone (3).

S’il est dit que « un fleuve sortait de ‘Êden pour arroser le jardin, » c’est que précisément à cette hauteur l’'Euphrate, situé à un niveau plus élevé que le Tigre, déverse dans ce dernier fleuve une partie de ses eaux par des canaux latéraux plus ou moins naturels, d’où l’on peut dire avec un peu de bonne volonté que les deux grands cours d’eaux de la Mésopotamie se rejoignent et se confondent une première fois (pages 67 et 82).

Quant aux quatre fleuves qu’au-dessous du jardin divin son

(4) Cuneif. inscr. of West. Asia, t. V, pl. 21, L. 45 et 46, a-b.

(2) Weztein, dans Frantz Delitzsch, Jesaia, 3° édit., p. 80.

(3) Sur le Gan-Dunyas ou Kar-Dunyas et son sens géographique précis, voy. Friedr. Delitzsch, Wo lag das Paradies, p. 133-137.

fleuve unique forme en se divisant, pour M. Friedrich Delitssch ce sont, avec l'Euphrate etle Tigre, les deux grands canaux creusés artificiellement et égaux en volume d’eaux au eours principal et naturel du fleuve, qui se dérivent de l'Euphrate à l'est et à l'ouest dans le voisinage de Babylone : le Schaten-Nil d'aujourd'hui (page 70), dont il fait le Arahtu des documents cunéiformes en langue assyrienne, puis le Pallacopas des géographes classiques (page 69). Le second est pour lai le Pischôn (page 77), le premier le Gi'hôn (pages 74 76). Le canal Ara'hlu étant désigné suméro-accadien par un nom susceptible de la lecture Gu-'gan-de, et dont il croit avoir reconnu la variante Gu-’gan-na, il pense trouver là la forme que la Bible a rendue en Gi'hôn.

Quant aux pays de ‘Haviläh et de Koüsch, longés par ces deux fleuves, il n’en retrouve aucunement les noms dans les documents cunéiformes. Mais il propose de les assimiler à ceux que l'on appelait Mâgan et Melou’h'ha. Ces deux noms n’apparaissent, il est vrai, dans les textes que comme désignant l'Égypte et l'Éthiopie, suivant l'opinion la plus généralement répandue parmi les assyriologues, ou plutôt, comme je crois l'avoir établi ailleurs (1), la péninsule du Sinaï et la portion libyque de la Basse-Égypte. Il est vrai que M. Friedrich Delitzsch (pages 71-73 et 137-440), par une hypothèse tout à fait gratuite et contre laquelle d’autres assyriologues que moi ont déjà protesté, conjecture que ces deux noms ont été originairement synonymes de Schoumer et Akkad, désignant le sud et le nord de la Chaldée, et que ce n’est qu’abusivement qu'ils ont été ensuite transportés dans le bassin du Nil. On sait cependant que, dans un des plus antiques documents où la mention s’en rencontre, dans un hymne de la période suméroaccadienne (2), le pays de Mâgan est un massif de montagnes (accad. kur Mâganna, assyr. ad Maggan), ce qu'il est diffcile de placer dans les terres basses et marécageuses du voisinage du golfe Persique. Mais la double équation Mâgan=—Schoumer=—"Haviläh et Melou’h’ha—Akkad=—Koûsch est de pure

Gt) Revue archéologique, janvier 1872, p. %; Transact. of the Soc. of Biblical Archæology, t. VI, p. 348-353 et 390-401. (@) Cuneif. inser. of West. Avia, t. IV, pl. 43, col. 4, L. 44 et 19.

fantaisie; on doit l’écarter tout d’abord si l’on veut juger équitablement et sans prévention contraire les autres parties du système de M. Friedrich Delitzsch. En fait, il n’a pu trouver dans les textes cunéiformes aucun nom qui se rapprochât naturellement et vraisemblablement du ’Haviîlâh de Genes., 11, 41. Quant au Koûsch de 11, 13, la seule comparaison quelque peu satisfaisante que l’on puisse y proposer dans le système d’un ’Êden chaldéen reste toujours celle qu’on en ferait avec les Kasschi de la Susiane ou ceux de la Babylonie (1).

M. Friedrich Delitzsch a-t-il, en réalité, retrouvé le nom du ’Êden dans les documents cunéiformes plus que celui de *Havilâh? Je ne le crois pas. Sans doute, au point de vue purement linguistique, la vocalisation de l’hébreu ’éden le ferait très-exactement correspondre à un assyrien edinu. Mais il faudrait présenter au moins un exemple ou même un motif de présomption de l'application de ce terme d'emprunt de l’assyrien sémitique, de son prototype suméro-accadien edin ou du correspondant assyrien habituel, çéru, à la désignation de la région de la Babylonie dans laquelle on veut reconnaître le "Éden biblique; et c’est ce qu’on ne fait pas, car rien jusqu’à présent ne permet de supposer qu’elle ait été ainsi qualifiée. Tout ce qu’on sait, au contraire, tend à le montrer impossible. Edin dans les textes accadiens et sumériens, çéru dans leurs versions assyriennes et dans les documents unilingues de ce dernier idiome, s’emploient quelquefois pour désigner « la plaine, » par opposition à « la montagne, » accad. kur, assyr. #adüû. Mais ce n’est jamais le fond de la vallée des deux fleuves, abondamment irrigué, par suite éminemment fertile et susceptible d’une luxuriante culture. C’est, au contraire, le plateau élevé, imparfaitement arrosé, par endroits absolument stérile, et, quand il ne l’est point, plus propre à l'existence pastorale qu’à l’agriculture, comme celui qu’on rencontre à l’ouest de l’Euphrate et qui touche au grand désert de sables de l’Arabie, Madbar, celui qui s’étend à lorient du Tigre jusqu'aux montagnes de la Susiane, celui enfin qui constitue le

(t) Sur ces peuples, outre les indications données plus haut, p. 109, voy. Friedr. Delitsch, Wo lag das Péradies, p. 3 et suiv., 194, 198 et suiv, a

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34 M LES (4 dun

bassin conan des deux fleuves au nord de 35 degrés de latitude, Aussi le edin=çéru est-il souvent qualifié comme le lieu infertile et misérable par excellence, aïar La ari, dans lequel les formules de magie déprécatoire repoussent les démons exorcisés et chassés du corps des possédés, On parle du bétail qui ypait (1), des animaux sauvages qui y habitent, wmam géri; jamäis on wy place de cultures et de plantations. C’est là que résident les nomades comme ceux de Quiu ou Gutu et de Sütu (2), quilifiés de çabé edini, « hommes jlés steppes, » par opposition à la population sédentaire du ferritoire irrigué et cultivé, Notons encore l'opposition que l'on établit à plusieurs reprises entre le édin=gért corime contrée pastorale et le sol cultivé, aëû où aâga—iqlu, dont l'essence est d'être abreuvé d'exu, comme le caractérise la composition de son nom accadien a-5à. Le edin=çéru dés textes cunéiformes de l'une et dé l'autre des langues parlées dans la Chaldée est done, en réalité, tout à fait l'opposé des conditions dans lesquelles la tradition devait représenter Dieu « plantant son jardin. » Malgré uné assonance au premier abord séduisante, il me paraît impossible de l'assimiler au "Éden biblique. Et de plus ce terme n’a jamais dû servir de désignation au territoire embrassé par les deux fleuves en Babylonie et en Chaldée (3), à ce territoire

où les légendes chaldéo-babyloniennes placaient le jardin divin du Gan-Dunyaë ou Kar-Dunyaë, avec son arbre de vie qui a fourni le nom le plus antique de Babylone, Tin-tir-ki.

Pour ce qui est des fleuves paradisiaques, le système de M. Friedrich Delitzsch ne cadre pas mieux avec les données précises de la Genèse qu'aucun de ceux qui, avant lui, ont cherché à retrouver le ’Êden dans la Babylonie. Les communications qui existent et qui ont pu exister entre l’Euphrate et le Tigre, au point où leurs deux cours sont le plus rapprochés, n’en ont jamais fait et n’ont jamais perinis d'en faire un seul

() Voy. Cuneif. inser. of West. Asia, t. I, pl. 64, n°9, 4, 16. (2) Sur ces deux peuples, voy. les excellentes observations de M. Friedrich Delitzsch, Wo lag das Paradies, p. 233-237. 6) Linguistiquement je crois qu'il vaut mieux maintenir l'ancien rapprochement entre l'assyrien çéru et l'arabe ça'hré que le rattacher à la racine qui est en hébreu gd’ar.

fleuve. Au lieu donc d’un unique courant d’eau, se divisant en quatre fleuves divergents au sortir du jardin divin, nous avons, dans les données où il place ce jardin, deux fleuves qui l’embrassent, en présentant seulement à cet endroit des canaux qui les font communiquer entre eux. Et pour admettre que ces deux fleuves en produisent ensuite quatre, il faut compter avec eux deux grands canaux artificiels dérivés de l'Euphrate par le travail humain. Sans doute ces canaux ont autant d'importance que les fleuves eux-mêmes, et le savant professeur de Leipzig a raison de remarquer (pages 47 et suivantes) qu’on leur appliquait aussi la qualification de nâru. Je vais même plus loin, et je concède volontiers à M. Lelitzsch que s’il y a eu, comme je l’admets, de la part des Chaldéens localisation de la tradition paradisiaque dans leur propre pays, deux canaux de ce genre ont dû être pris comme fleuves « sortant du jardin, » car c'était le seul moyen de retrouver dans la Chaldée inférieure le chiffre de quatre fleuves. Mais ceci n’a pu être qu’une combinaison postérieure et factice. Il ne devait pas en être ainsi au berceau même de la légende ’êdénique. A l’origine les quatre fleuves issus du jardin divin ont dû être nécessairement des cours d’eau naturels et non créés par la main de l’homme. Il me paraît que le simple bon sens suffit à l’exiger, et qu'ici la vraisemblance est telle qu’elle équivaut à une certitude morale.

Encore si les noms bibliques des fleuves paradisiaques se retrouvaient dans les légendes chaldéo-babyloniennes ou dans la géographie réelle de la région, telle que nous la donnent les textes cunéiformes. Mais ici les ingénieuses recherches de notre assyriologue allemand ne font pas faire un seul pas en avant à la démonstration de la thèse du paradis terrestre placé en Chaldée. Elles apportent des conjectures nouvelles substituées à celles de sir Henry Rawlinson et de M. Sayce, et rien de plus; pas un seul fait positif.

Le Prath et le ’Hid-Deqgel sont toujours, entre les fleuves mentionnés dans le chapitre x de la Genèse, les deux seuls qui s'identifient avec certitude à l’Euphrate et au Tigre. Pour le nom du premier, M. Friedrich Delitzsch rend à la science un service considérable en établissant définitivement sa véritable étymologie et son origine antésémitique (page 169). Purâtu est un nom revêtu de Ja désinence sémitique du féminin, qui

dérive du suméro-accadien pur, pura, « profondeur, récipient, bassin, » et par suite « lit d'un fleuve. » La plus antique dénomination non sémitique de l'Euphrate est Pura-nunu, « le grand bassin (), » correspondant à l'expression biblique hannähär haggädôl (2), de même que le simple Pura, d'où est venu Purâtu, a pour équivalent l'emploi du mot hannähär (3) ou nähär (4), « le fleuve » par excellence, pour désigner l'Euphrate. Le même savant explique avec beaucoup de vraisemblance (page 174) le nom aceadien originaire du Tigre, fddigna, dont la forme dialectique sumérienne est fd-digla, sabre du biblique ‘Hid-degel et de l'assyrien Tdiglat, Diqlat, par la combinaison avec id, hid, u fleuve, » du composé accadien fig-na interprété pas unûtu, à récipient, vase (6), » et Aüknu Sa nâri, « lit d'un fleuve (5), » et qui implique la notion première d'un bassin « aux bords (fig) élevés (na). » L'assimilation du Gihôn biblique avec l'appellation accadienne du canal appelé en assyrien sémitique Aræhtu serait très-séduisante, si l’on étaitassuré de sa lecture Gu-’gan-de ou Gu-ganna. Mais cette lecture reste encore fort problématique. Il ya de sérieuses probabilités pour qu'il faille y substituer celle de Gu-kña-ana-de ou Gu-küa-ana (7), qui ferait évanouir toute analogie avec G#hôn. Quant au Pischôn, M. Frie-

() Cuneif. inscr. of West. Añia, t. V, pl. 99, 1. 31.

(2 Genes., xv, 18; Deuteron., 1, 7.

@) Exod., xaunt, A; Je., vin, 7.

(4) Ze., vu, ®; Mich., vu, 12.

(6) Cuneif. inscr, of West. Asia, t. 11, pl. 3%, 1. ,c, complété d'après l'original par M. Friedr. Delitsch.

(©) Cuneif. inscr. of West. Asia, t. V, pl.39, 1.%4, ac.

() Le nom s'écrit par les signes KA (qu}'HA-AN-DE. On serait porté à y retrouver l'expression composée bien connue gu-de, « prononcer, annoncer, proclamer (voy. Fr. Lenormant, Étude sur quelques parties des syllabaires cunéiformes, p.49, note 2; Études cunéiformes, IV, p. 67), » avec insertion d'une épithète qualificative après le substantif gu, « parole. » Le sens de l'appellation. id gu-HA-AN-de parait être « le fleuve de la prophétie divine, » ce qui comporterait la lecture gu-küa-ana-de, ou, sans l'élément verbal de, gu-küa-ana-, kda étant la lecture de l'idéogramme "HA quand il a la signification de nabutu, aééaputu, « prophétie, oras

drich Delitzsch n’a pas réussi mieux qu’un autre à en retrouver le nom dans les documents cunéiformes. De même que M. Sayce, il est réduit à y comparer le mot énigmatique pisannu, qu’il ne réussit pas à expliquer mieux qu'on n’a fait avant lui (pages 77 et 142) et qui, dans tous les cas, n'apparaît jamais comme le nom d’un fleuve ou d’un canal.

Que si, du reste, nous acceptons, malgré cette absence de preuves décisives, les identifications proposées par notre écrivain pour le Gîhôn et le Pischôn, nous trouvons les quatre cours d’eau paradisiaques de la Chaldée disposés d’est en ouest dans son système, avec la succession suivante : ’Hid-Deqel, Gihôn, Prath, Pischôn, ce qui déroge à l’ordonnance typique de la Genèse, laquelle fait se succéder, à partir du même point de départ, le Gïhôn, le Pischôn, le ’Hid-Deqel et le Prath.

J'admets parfaitement, on l’a vu plus haut, que les Chaldéens, comme d’autres peuples, ont localisé dans leur propre pays la tradition du jardin paradisiaque et de ses quatre fleuves, qui avait sa source dans les plus antiques souvenirs de l'humanité primitive. Je suis donc absolument d'accord avec M. Friedrich Delitzsch quand il apporte (page 65) de nouvelles preuves de la croyance, maintenue dans le pays jusqu’au temps des Sassanides, à un Paradis terrestre chaldéen (1). Mais où je m’écarte absolument de lui, c’est quand il prétend que la conception même du Paradis terrestre est un mythe né en Chaldée, se rapportant originairement à ce pays, et qui a rayonné de là chez tous les peuples où on le retrouve, même chez les Iraniens et les Indiens. C’est quand il veut établir que chez le jéhoviste, où a été puisé le chapitre 11 de la Genèse, le

cle. » On trouve même l'orthographe phonétique ku-a—as$aputu : Cuneif. inscr. of West. Asia, t. I, pl. 15, 1. 5-7, a-b.

Cependant il faut aussi remarquer qu’il existe un mot accadien ’gan, au sens indéterminé jusqu’à présent, qui s'orthographie ’gaan et entre en composition des mots, tous à la signification non encore établie: a-'gan — nusü; $i-’gan — unnusu; za-’gan — za’hannu ; gi-'gan = gi’hinu. On pourrait admettre ce mot entrant dans la composition du nom de canal qui nous occupe; mais alors il n'y aurait pas de raison de le lire gu-’gan-de et gu-’ganna plutôt que ka-’gan-de et ka-’ganna.

(1) Tel est le passage talmudique, Berachôth, 39 a.

récit relatif à ce paradis est un eroprunt fait directement aux livres sucrés de Babylone pendant la période de la Captivité, L'indépendance réciproque des deux traditions, hébraïque et chaldéenne, me paraît, au contraire, étre ici bien établie

ce fait, qui reste intact après comme ayant La publication dont je combats les idées, que dans Ta nomenclature de la géographie paradisiaque lés noms de ’Hid-Degel et de Prath sont seuls positivement commüns à toutes deux, tandis que la communauté de ceux de Glhôn et de Koûsch resté douteuse, et que lès noms de "Êden, de Pischôn et de ‘Havilâh continuent à être juñqu'à cette heure étrangers à ce qu’on connaît des documents chaldéo-babyloniens,

Eé livre de M. Friedrich Delitzsch, malgré toute sa haute valeur, ne me paraît donc, pas apporter de prenves définitives en faveur de sa thèse fondamentale, À mon avis, il laisse subsister intacts les arguments que j'ai cru pouvoir relever comme établissant plusieurs points essentiels :

“La liaison originaire des deux notions dû jardin paradisiaque et de là montagne divine du lointain nord-est, qui sont inséparables dans la Bible comme chez les Iraniens, et ne deviennent distinctes, appliquées à des objets différents, que chez les seuls Chaldéens ;

La parenté plus grande qu’à ce point de vue, et sous quelques autres rapports, le récit hébraïque offre avec les légendes de l'Irän et de l'Inde plutôt qu'avec celles de la Chaldée;

L'indépendance réciproque des quatre grandes traditions sur le paradis terrestre, qui doivent être considérées comme dérivant parallèlement d’une source commune, et non pas comme s'étant enfantées réciproquement.

Ce sont ces arguments qui m'ont déterminé à maintenir la théorie déjà formulée par tant de maîtres de la science exégétique. Tant qu’on ne les aura pas réfutés, ou tout au moins ébranlés, je crois qu'ils doivent primer tous les autres, emporter la conviction et imposer la conclusion qui en décaula d’une manière nécessaire.

Il me semble, du reste, que si j'arrive à un résultat tout différent de celui auquel s'arrête M. Friedrich Delitzsch, bien qu’en présence des mêmes documents, ceci tient surtout à une diversité de méthode et de point de vue. Mon éminent contra-

dicteur se place exclusivement sur le terrain des documents cunéiformes. Il attribue à leurs plus fugitives indications une importance supérieure à celle de toutes les autres sources, et il refuse à la tradition iranienne et indienne le degré de valeur qu’il m'est impossible de ne pas lui attribuer dans le débat.

Il y a peut-être chez chacun de nous deux une certaine pétition de principe au point de départ, et il serait bien difficile qu'il n’y en eût pas. La manière dont nous envisageons le caractère et la nature des récits primitifs par lesquels s'ouvre la Genèse n’est pas la même; il en résulte que dans les mêmes documents nous voyons les choses sous des angles différents. Ce sont ceux qui nous lisent qui jugeront lequel des deux points de vue est le plus exact et se concilie le mieux avec l’ensemble des faits. |

Pour ma part, je crois que dans ces recherches comparatives sur des traditions qui se retrouvent à la fois chez un grand nombre de peuples il faut se défier de la tendance à donner une influence trop exclusive à une seule classe de documents, aux informations venues d’un seul côté. Quand on agit ainsi, l’on est inévitablement influencé, dans une mesure qui me semble trop forte, par certains courants qui tiennent aux préoccupations prédominantes de la science à tel ou tel moment, je dirais presque à la vogue dont jouissent certaines études. Il y a vingt-cinq ans, par une conséquence des éclatantes découvertes qui venaient d’être faites dans le champ de l’aryanisme, on tendait à voir tout aryen, et spécialement iranien, dans les premiers chapitres de la Genèse. Aujourd’hui les progrès inattendus des études assyriologiques y font voir tout chaldéen. Il y à là, je crois, exagération dans un sens et dans l’autre. C’est ce dont j'ai essayé de me défendre. Il m’a paru qu’il fallait tenir compte de toutes les sources d’information, de tous les éléments de comparaison, et que c'était seulement ainsi que l’on pouvait le plus approcher de la vérité des choses et de son exacte appréciation.

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