L] LEE
L'ARARAT ET LE ‘ÉDEN. {ti
l'ouest de l'Euphrate, aussi bien que le double Ougnoû (1), par rapport auquel :l était seulement plus septentrional. Et je crois avoir établi ailleurs (2) que le Sourappou était le même que le Maarsarës de la géographie de Ptolémée (3), le Marsés d'Ammien Marcellin (4), qui s’embranchait sur l'Euphrate un peu au-dessus de Babylone et coulait parallèlement à ce fleuve, au travers des provinces de sa rive arabique jusque vers l'endroit de son confluent avec le Tigre; tandis que les deux Ougné successifs, « qui touchent à la mer inférieure, » $a a’h tamtim $apliti (5), sont évidemment l’ancien cours inférieur de l'Euphrate, obstrué, nous dit Pline (6), par les travaux d'irrigation des Orchoéniens ou gens d'Ourouk, et réduit à trèspeu de chose comparativement à la branche orientale du fleuve qui allait dès lors, comme aujourd'hui, rejoindre le Tigre et former ce qu'on appelle actuellement le Schatt-el-Arab, cours unique et commun dônt l'embouchure était appelée des Assyriens Bab- Schallimati, « porte de salut (7). Cet ancien lit de
(1) La chose est certaine pour ceux-ci; voy. Finxi, Ricerche per lo studio dell antichità assira, p. 125.
(2) Les premières civilisations, t. II, p. 244,
(4) xxir, 21. — Comme Huet l’a reconnu, Maarsarës est manifestement une corruption de Naarsarés, qui semble une forme écourtée de na’ar-Surappu. Le nom s’altère et s’écourte encore plus quand il devient Marsés, pour Narsés.
(5) Layard, Inscr. in the cuneif. character, pl. 17, 1. 6.
(6) Hist. nat., vi, 21.
(7) G. Smith, Zeitschr. f. œgypt. Sprach. und Alterthumsk., 1870, p. 38.
l'Euphrate inférieur, devenu un canal secondaire, dont le colonel Chesney, dans sa belle exploration du grand fleuve asiatique, a reconnu le cours et l'embouchure (1), se déchargeait dans la mer auprès de Térédon (2).
Je le répète, je n'insiste point sur cette question de détail géographique, qui n'intéresse pas le fond du problème. Sir Henry Rawlinson avait pu se tromper sur le Sourappou et avoir raison en ce qui touche le Gihÿn, car sa détermination de ce fleuve paradisiaque est sans rapport avec l'application malheureuse qu'il fait du nom de Sourappou au bras oriental du Tigre. C'est du texte même du chapitre n de la Genèse que je tire une fin de non-recevoir absolue contre le système de l'illustre assyriologue anglais au sujet desquatre fleuves paradisiaques. En effet, cé texte est formel : l'ordre des fleuves, en procédant d'orient en occident, est Pischôn, Gï'hôn, ‘Hiddeqel, Prath, tandis que la théorie de sir Henry Rawlinson y substituerait l'ordonnance Gihôn, ‘Hiddegel, Prath, Pischôn. Et forcément, toutes les fois que l’on en revient à l’hypothèse du ‘Éden situé dans la Babylonie ou la Chaldée, il faut faire du Gïhôn le plus oriental des fleuves, car c’est seulement au nord de la Susiane, dans les montagnes à l'est de celte région, que l’on peut trouver un pays de Koüûsch. Il n’y a pas non plus moyen, dans la même hypothèse, de ne pas prendre le Pischôn pour le fleuve le plus à l'ouest,
(4) Voy. Frazer, Mesopotamia and Assyria, p. 34. (2) Strab., 11, p. 55; xvVI, p. 526; Dionys., Perieges., v. 980.
LéARARAT ET LE ‘ÉDEN. 413
touchant à l'Arabie, car pour avoir dans les alentours du pays. de l'Euphrate et du Tigre une ’Haviläh, il faut recourir, comme Huet et Étienne Morin, aux Xahoraiu qu'Ératosthène, cité par Strabon (1), mettait, avec les Nabatéens et les Agréens, dans le nord de l'Arabie déserte, sur la route de taravanes d’Héroopolis d'Égypte à Babylone par Pétra.
L’éminent créateur des études assyriologiques ne pouvait manquer, du reste, de sentir lui-même la faiblesse de cette application des données de la Genèse sur les fleuves du jardin de ‘Éden aux cours d'eau de la Babylonie et de la Chaldée. Aussi a-t-il depuis apporté à son système des modifications de détail que nous ne connaissons que par M. Sayce (2). Il fait aujourd'hui du Pischôn le canal que les documents cunéiformes appellent Ara’htu (3), l'Arazanês des fragments de Bérose (4), canal qui traversait la
(4) xvi, p. 761.
(2) Dans son édition du Chaldean account of Genesis de G. Smith, p. 84.
(3) Sur ce canal, voy. mon Essai de Commentaire des fragments de Bérose, p. 37 et suiv.
On l’appelait en accadien Gu-’gan-de (Cuneif. inscr. of West. Asia, t. IL, pl. 50, 1. 9, c-d ; pl. 51, 1. 42, a-b).
C'était, suivant toutes les vraisemblances, le Nahar-Wardiyeh d'aujourd'hui, qui coule de l’ouest à l’est dans la partie orientale de l'enceinte antique de Babylone et s’embranche sur l'Euphrate, environ à mi-distance des ruines de la cité royale et de la ville actuelle de Hillah (voy. le plan général des ruines de Babylone par M. Oppert, Expédition en Mésopotamie, pl. 1).
(4) 1° Euseb., Chron. armen., p. 8, ed. Mai, extrait d'Alexandre : Polyhistor. — 2 Euseb., Chron. armen., p. 25, ed. Mai, extrait d’Abydène.
ville même de Babylone (1), et du Gi'hôn le Djoukhä de nos jours, dérivation occidentale du Bas-Euphrate, qui passe à Abou-Schahbreïn. Le dernier rapprochement est très-séduisant au point de vue de l’analogie philologique, mais le premier se justifierait difficilement. D'ailleurs, nous ne retrouvons pas encore dans
LS
ce système les fleuves à la place respective qu'ils doivent occuper d'après le texte biblique. Et si le Giï’hôn se trouve cette fois le plus occidental de tous, il ne coule plus le long d'un pays de Koûsch, ou du moins il faut bien de la bonne volonté pour en trouver un dans le désert d'Arabie.
M. Friedrich Delitzsch, qui se prononce en faveur de la théorie du ‘Éden chaldéen, a senti parfaitement le côté faible de la première construction de sir Henry Rawlinson, la seule qu'il ait connue. Il repousse donc son Gihôn-Sourappou et son Pischôn-
() Ara’htu sa ana Babili ubbalu, « V'Ara’htou qui coule à Babylone » (Cuneif. inscr. of West. Asia, t. II, pl. 51, 1. 927, a-b).
Nabou-koudourri-ouçeur, en énumérant ses immenses travaux à Babylone, dit: käri Ara’hti ibu$u, « j'ai fait les quais de l’Ara’htou » : Inscr. de la Compagnie des Indes, col. 5, 1: 5; Cuneif. inscr. of West. Asia, t. I. pl. 55.
Sin-a’hé-iriba, décrivant le sac de Babylone par ses troupes: ala u bîti ultu ussisu adi ta’hlupisu abbul aggur ina isäti akvu. duru u sal’hu biti iläni ziggurrat libitti u milfe mala basü assu’h ma ana Ara’hti addi ana buzur. « La ville avec ses maisons, depuis ses fondations jusqu’à ses toits, je l'ai détruite, démolie, livrée aux flammes; la forteresse et son bastion, les temples, les tours à étages en briques et en ciment, toutes tant qu'elles étaient, je les ai déracinées et jetées en débris dans l'Ara'htou » : Inscr. de Bavian, 1. 50- 52; Cuneif. inscr. of West. Asia., t. III, pl. 14.
L'ARARAT ET LE ÉDEN. 115 Ougné, admis aussi par George Smith (1). En 1876, il se disait « sur la trace des noms cunéiformes correspondant à ces. deux appellations bibliques (2). » Cependant 1l ne semble les avoir trouvés depuis lors, car sa dissertation Wo lag das Paradies, annoncée depuis plusieurs années déjà, n'a pas encore paru. Jusqu'à présent, les noms de Pischôn et de G'hôn : demeurent étrangers à la géographie, mythique ou réelle, des documents cunéiformes, aussi bien que celui de *Hawilâäh.
J'admets, dn reste, très-volontiers qu'on les y retrouvera un jour; le contraire aurait lieu de surprendre. J'admets même, quoiqu'il y ait ici une large part de conjecture insuffisamment justifiée à l’heure présente, que Îe jardin divin de la Babylonie correspondait exactement au jardin paradisiaque de la Genèse et possédait également, en outre de l'arbre de vie, les quatre fleuves qui reparaissaient dans touies les formes de cette tradition. Mais s'il en est ainsi, j'affirme deux choses :
Ce n'est pas en Babylonie que cette tradition a pris naissance ; elle y a été transportée seulement par une localisation fort peu conforme au type originaire du Paradis terrestre, localisation du même genre que celle qui à fait placer par les musulmans un de leurs quatre Paradis terrestres (3) entre le Liban et l'Anu-Liban, d'après le nom de la localité de Bêth-
{1) Chaldean account of Genesis, p. 88.
@) G. Smith's Chaldæische Genesis, p. 3804.
(3) D’Herbelot, Bibliothèque orientale, article Gennat Adn.
"Eden (1), « la demeure de délices, » appelée en grec Tapadeucoc (2) ;
Le jéhoviste, auquel nous devons le chapitre u de la Genèse, n'a pas admis le "Éden chaldéen, non plus
(4) Amos, 1, 5. — C'était la résidence d’un petit prince vassal du roi de Dammeseq (sur ces princes, voy. Z Reg., xx, 1 et 16).
Ce Béth-’Éden de Syrie ne doit pas étre confondu avec le Bit- Adini des inscriptions historiques assyriennes, situé dans la Mésopotamie occidentale, à l’est de l’Euphrate, et ainsi appelé d’après un roi du nom de Adinu, qui était environ contemporain du pouvoir d’Asschour-naçir-abal en Assyrie (E. Schrader, Keilinschriften und Geschichtsforschung, p. 199). En revanche, Bit-A dini est sûrement à assimiler au canton de ’Eden que JT Reg., xr1x, 12, et Js., xxxvII, 42, nomment à côté de Gôzân, de ’Häârân et de Reçeph. Les expressions du texte dans ces deux passages parallèles : bené-Eden ascher bi- Telassér, « les fils de "Eden qui sont à Telassär, » ont évidemment trait à la fondation dans ce canton, après la conquête assyrienne, d’une ville de Toul-Asschour (E. Schrader, L. c.), homonyme de celle de la Babylonie (sur celle-ci, voy. E. Schrader, Die Keilinschriften und das Alte Testament, p. 204).
Le "Eden de Ezech., xxvi1, 33, est plus embarrassant. ’Hârân étant nommé en même temps, on serait induit à y voir Bit-Adini. Mais on trouve aussi à côté la mention de Channeh, qui ne peut être que la Kawn de Ptolémée, dans l’Arabie méridionale (Michaëlis, Supplem., 1198), et encore dans le même verset celle de Schebä. Il y a donc presque autant de probabilité à l'opinion de JF. D. Michaëlis (Supplem., 1840), qui voit ici la ville de ’Âden au sud de l'Arabie, l'Adané de Philostorge (Hist. eccles., 1, 5), l’Attanæ de Pline (Hist. nat., vi, 32), l'Adana d’Étienne de Byzance, dont le nom se trouve déjà sous la forme ’Âdan dans les inscriptions sabéennes ou ’himyaritiques (Fr. Lenormant, Lettres assyriologiques, t. IF, p. 10 et 28) et est traduit en A pabix Eddæépueov par l’auteur du Périple de la mer Erythrée {S 26).
(2) Ptol., v, 15, © ; Steph. Byz., s. v.
C'est tout à fait à tort qu'une partie des commentateurs, comme Michaëlis, Gesenius, Baur, trompés par une fausse assonnance, ont vu dans le Béth-’Eden de ‘Âmôs le village actuel de Éhden, dans le Liban, dont le nom est radicalement différent.
que les prophètes: il s’est borné à lui emprunter deux de ses fleuves paradisiaques.
Ceci ne me sera pas difficile à démontrer, car toutes les objections que l’on a déjà fait valoir contre le système de Huet, d'Étienne Morin et de Rask gardent leur entière valeur. |
Un jardin paradisiaque placé dans la Babylonie ou la Chaldée ne répond en aucune façon à deux des traits essentiels de la conception originaire de ce jardin merveilleux, qui se retrouvent sans changement dans les données indiennes, iraniennes et bibliques. Il est, au contraire, dans des conditions exactement inverses, qu'il est impossible d'admettre pour le local auquel se référait primitivement cette tradition, commune aux peuples aryens et sémitiques. Le ’Éden chaldéen serait placé dans un fond, ce qui est bien pour le jardin d'un dieu des eaux tel que Éa, auquel appartient Eridou, et dont Dounyasch en cissien et* Dounou en accadien paraissent avoir été des surnoms, mais ce qui est tout à fait opposé à la donnée fondamentale du Paradis terrestre (1), tel que l'entendent les Indiens en l’établissant sur le Mérou, les Iraniens en lui faisant couronner le pic Houkairya du Härà- Berezaiti, et les prophètes hébreux en le mettant sur « la’ montagne sainte de Dieu, » har godesch Elohîm. Au lieu d'un fleuve unique qui, après avoir arrosé le jardin, on trouve dans la Chaldée deux grands fleuves qui descendaient primitivement jusqu'à la mer en
(4) Dillmann, Die Genesis, p. 72.
suivant un cours parallèle (4), ou bien, si on veut prendre l'état des choses tel qu'il s'est établi depuis que l’ancien lit inférieur de l'Euphrate a été obstrné, et joindre à l'Euphrate et au Tigre deux de leurs affluents ou de Jeyrs branches latérales, quatre rivières plus ou moins importantes qui se réunissent en une seule (2).
Ici surtout les termes de Genes., n, 10, sont pourtant bien formels et ne permettent pas d'admettre que son texte se rapporte à ces conditions géographiques. Il dit exactement l'inverse :
vendhär yigé mé Êden lehaschqôth eth-haggân ymisschâm yipärêéd vehäyäh learbd'äh râschim. .
« Et un fleuve sortait de ‘Éden pour arroser le jardin, et de à 1l se divisait pour former quatre bras. »
Notre « bras » rend même imparfaitement ce qu'a de précis l'expression hébraïque réschim; ce sont quatre « têtes » et comme les sources de quatre fleuves, entre lesquels se divise le premier courant unique, fleuves prenant leur point de départ dans le jardm même (3).
. Remarquons, en outre, que dans la tradition hébraïque telle que nous la font connaître les prophètes,
(1) Ici les critiques de D. Calmet contre le système de Huet restent excellentes (Commentaire littéral sur tous les livres de l’ancien et du nouveau Testament, t. E, p. 28, reproduites dans la Bible de Vence, t. I. p. 336).
(2) Obry, Du bercéau de l'espèce humaine, p. 19; Dillmann, Die Genesis, p. 72.
(3) Voy. Gesenius, Thesaur.,t. IIT, p. 1250 ; Kurtz, Geschichte des Alten Bundes, t. I, p. 60 et suiv.; Dillmann, Die Genesis, p. 66.
qui certainement connaissaient à tout le moins le document jéhoviste qui a fourni Genes., n, la montagne divine, où Yahveh se plaît à résider et où il a . son « jardin de délices » (1), était située à la fois vers lorient, miggedem (2), mais aussi à l'extrême nord, beyarkthé çäphôn (3), Et cette dernière position n'est pas seulement par rapport à la Palestine, mais aussi par rapport à l'Assyrie, car c’est du nord, minhaçäphôn, que ‘Ye’hezqél (4), dans la vision qu'il a sur les bords du fleuve Kébär, voit venir Yahveh porté sur les Kéroubim. Ceci exclut formellement la Babylonie et la Chaldée. |
Si donc les Chaldéo-Babyloniens ont placé dans leur propre contrée le jardin de ‘Éden, l'écrivain jé- hôviste de la Genèse, malgré son habitude de se tenir toujours au plus près de leurs récits sacrés, s'en est ici notablement écarté, et 1] ne leur a emprunté que les noms de ‘Hiddegel et de Prath, donnés à deux des fleuves paradisiaques, Si telle était réellement la forme revêtue chez eux par la tradition, celle des Hébreux en est indépendante et est restée plus conforme à la conception originaire de la vieille croyance commune aux ‘Aryas et aux Sémites, et remontant aux - temps antérieurs à leur séparation.
Remarquons, du reste, que rien, dans les textes cunéiformes jusqu'ici déchiffrés, ne fournit un indice
(4) Ezech., xxvin, 13, 14 et 16.
(2) Genes., 11, 8.